Sherlock Holmes nait à une époque où la police anglaise est embryonnaire. Jusqu'à la création de la police métropolitaine, le système pénal est rudimentaire, une passoire au travers de laquelle passent les truands avec une aisance déconcertante. Les lois sont rigoureuses, mais les coupables y échappent facilement. Certains quartiers londoniens sont quasiment aux mains de syndicats du crime qui réglementent la vie commerçante. Ces quartiers constituent des espèces de petits paradis pour les truands y trouvant une impunité totale.
Il n'existe pas à ce moment une police, mais plusieurs. Chaque quartier entretient du personnel chargé de la sécurité, des veilleurs et des agents. Les veilleurs sont souvent recrutés parmi les personnes âgés et ils ne sont pas formés à un travail de répression. La mentalité anglaise voit la police comme l'affaire de tout citoyen. Chacun est responsable de l'ordre de son district et peut être réquisitionné pour régler un problème de sécurité publique. La sécurité n'est pas conçue comme l'affaire de professionnels, mais de tous. Si le principe est intéressant, le résultat est catastrophique car tout le monde n'a pas les compétences pour assurer la sécurité.
Tous ces petits systèmes ne possèdent aucune cohérence, ni unité entre eux. Si une affaire tourne mal, il suffit de changer de district et le tour est joué. Au début du XIXè siècle, la sécurité à Londres devient un problème majeur. Les chefs de cette police improvisée sont les magistrats cumulant les pouvoir de police et de justice. Le magistrat John Fielding (1721-1780), devenu aveugle à l'âge de 19 ans suite à un accident, est à l'initiative d'un premier système policier efficace en créant les patrouilles et les coureurs de Bow Street (Bow Street Patrols and Runners).
On peut considérer ces coureurs comme les premiers spécialistes anglais du crime. Ce sont des hommes avertis et courageux, mais dont la moralité n'est pas toujours au rendez-vous. Ils ont un bâton et portent des armes. En fait, ces hommes, même s'ils sont officiellement des policiers, font payer sur commande un service de sécurité en constituant une sorte de milice privée.
Une patrouille montée (Horse Patrol) est chargée de la sécurité de tous les chemins menant à Londres. Une patrouille à pied (Dismounted Patrol) est en charge des faubourgs. D'autres patrouilles sont en charge de la ville. En 1792, une loi est votée afin de transformer ces officiants en salariés d'un État qui commence à saisir la nécessité d'une véritable sécurité. Plus tard, une police fluviale est créée afin d'arrêter les méfaits des nombreux pirates sur la Tamise. Au début du XIXèsiècle, la police de Londres compte 190 agents pour une force totale de 1040 hommes, mais il n'existe aucune cohésion entre eux, les hommes d'un district refusant d'intervenir dans les affaires d'un autre district. Conséquence, les brigands se retranchent dans des endroits où la police ne se risque pas, son but premier étant d'assurer le fonctionnement de l'économie locale.
Patrick Colquhoun (1745-1820), magistrat écossais, est le créateur de la première police anglaise. En juillet 1798, il organise une très efficace unité fluviale, Thames River Police, sur la base de la discipline sous le contrôle d'un chef compétent. Elle comprend 40 officiers et 200 hommes, tous anciens marins, patrouillant sans arrêt. Pour combattre un ennemi, il faut le connaître, aussi Colquhounamasse une masse d'informations sur les criminels et en favorise la diffusion dans tous les centres de police. Il fait surveiller les endroits douteux et oriente son travail sur l'observation minutieuse du monde criminel. Il est, en quelque sorte, un précurseur de Sherlock Holmes. Fin août 1839, la police fluviale est rattachée à la police métropolitaine et ses membres deviennent des fonctionnaires.
C'est le ministre de l'Intérieur Sir Robert Peel (1788-1850, 1erministre de 1834 à 1835 et de 1841 à 1846) qui est à l'initiative, en juin 1829, de la réorganisation des différentes forces de police métropolitaines de Londres, Metropolitan Police Service. Ses membres sont connus sous le pseudonyme « Bobbies ». Il établit la charpente de ce qui va devenir la police anglaise. Cette nouvelle force réduit considérablement le nombre de crimes et délits. Jusque-là, l'état de policier était trop souvent une couverture pour se livrer à la corruption. La nouvelle police est vouée à son métier et ne tolère aucune brebis galeuse.
Mais la seule honnêteté du policier ne peut le rendre efficace dans sa traque contre le crime. La police se dresse devant la violence qu'elle doit arrêter par tous les moyens possibles. Les postes de police possèdent un armement, mais l'agent ne porte que rarement une arme. Aussi curieux que cela puisse paraître, la police ne s'est jamais trouvée en situation d'avoir à user une arme jusqu'au début du XXèsiècle.
En 1830, la police métropolitaine comprend 3314 membres répartis en 17 divisions pour une population recensée à 1 212 491 habitants. Ses locaux sont situés dans une rue Great Scotland Yard débouchant sur la place Whitehall dans le quartier de Westminster. Son chef est le ministre de l'Intérieur. Le directeur est un Haut-commissaire (Commissioner) nommé par la Couronne, ayant sous ses ordres directs quatre Haut-commissaires adjoints (Assistant-Commissioners), également nommés par la Couronne, dont l'un a le titre de Haut-commissaire délégué (Deputy Commissioner). Viennent ensuite trois Hauts-commissaires adjoints délégués (Deputy Assistant Comissioners). Ces huit personnages forment l'état-major de la police.
Le Receveur est l'administrateur financier de la police dont la charge est créée en 1792. Nommé par la Couronne, il est le collègue du Haut-commissaire, non son subalterne. Il a à charge le budget de la police. Il existe également une section administrative (Civil Service Branch) qui s'occupe de toute l'administration. Une section de médecins est chargée de la bonne santé du personnel.
Londres étant divisé en quatre districts, chacun est dirigé par un Chef (Chief-Constable) qui a sous ses ordres des commissaires (Superintendents) qui dirigent chacun une division. On trouve les différents grades : Inspecteur principal (Chief Inspector), Inspecteur sous-divisionnaire (Sub-Divisional Inspector), Inspecteur (Inspector), Sergent de Poste (Station Sergeant), Sergent de Section (Section Sergeant), Sergent d'Active et Agent (Constables).
En ce qui concerne la brigade de Recherches criminelles, on trouve quatre commissaires de police contrôlant chacun un district, des inspecteurs et des sergents. Dans les années 1930, chaque agent fournit 48 heures de travail hebdomadaire, soit 8 heures par jour. La police comprend environ 20 000 personnes avec 900 inspecteurs.
Pendant longtemps, le principal problème de cette police est le manque de coordination entre les différentes branches du pays, chacune voulant conserver le privilège de son indépendance. Malgré tout, la police de Londres devient la police nationale en envoyant des agents chaque fois que le besoin s'en fait sentir. Autre faiblesse, la police s'engage fermement contre les mouvements sociaux l'assimilant ainsi à un instrument gouvernemental opposé au peuple. Les agents sont recrutés dans les classes populaires et ne possèdent que peu d'éducation. Ce n'est pas avant 1907 que les policiers sont obligés de suivre un cours instructif. Certains commissaires sont connus pour ne pas savoir lire et écrire, d'où l'importance d'une administration à leur service. Leur salaire étant peu élevé, beaucoup sont tentés par la corruption.
Sir Charles Edward Howard Vincent (1849-1908), colonel de l'armée des Queen's Westminsters, avocat et officier de police, directeur des Investigations criminelles, Director of Criminal Investigation, depuis 1878, rédige le premier Code la police résumant les devoirs d'un policier. Sir Edward Henry (1850-1931), commissaire de la police métropolitaine de 1903 à 1918, crée la première école de police en 1907, Peel House. Il est l'un des artisans de la police moderne et fait former les policiers aux méthodes scientifiques d'investigations criminelles. Désormais, le policier dispose les moyens intellectuels et scientifiques de ses enquêtes.
Pour devenir sergent, un agent doit passer des examens stricts où il doit faire preuve de connaissances approfondies en matière criminelles tout en étant apte aux exercices physiques et détenteur d'un brevet de secourisme pour porter secours aux blessés. La police devient professionnelle à part entière et ne laisse plus aucune place à l'amateurisme d'un détective tel que Sherlock Holmes. Aussi génial soit-il, un homme seul ne peut résoudre un crime, c'est, avant tout, un travail d'équipe supposant une bonne coordination entre les différents services de police.
Il ne suffit pas de changer de police, il faut améliorer la société pour obtenir de vrais résultats. Dans certains quartiers insalubres de l'Est de Londres, la police ne peut intervenir qu'en force accroissant le ressentiment à son égard. Cela explique que, pour obtenir des informations, le meilleur moyen reste le déguisement, technique qu'emploie couramment Sherlock Holmes. En réalité, dans ce Londres misérable, on compte peu de crimes graves. C'est peut-être ce qui explique le départ lent de la police londonienne n'ayant pas à affronter une criminalité forte et organisée. En 1870, la police compte près de 9000 hommes sur des districts plus étendus que ceux originellement conçus.
Les criminels professionnels sont connus et surveillés. La police contrôle les moyens de transport et les hôtels sont régulièrement inspectés. D'un autre côté, on commence à appliquer des principes de punition moins barbares tout en établissant des écoles de formation pour jeunes délinquants. Un agent a un service de 11 heures dont 8 heures de ronde. Une grève de policiers est organisée en 1872. Elle est arrêtée par la décision d'augmenter les salaires de la police. Le gouvernement commence à prendre conscience de son importance. Les premières ambulances apparaissent en 1884. Le service télégraphique relie la quasi totalité des districts londoniens.
Les crimes de Jack l'éventreur, Jack the Ripper, en 1888, révèlent l'incapacité de la police à résoudre un crime de sang opéré de façon horrible, mais ingénieuse. En octobre, un rapport de la Police métropolitaine compte quelque 1200 prostituées et environ 62 bordels dans le quartier de Whitechapel, un quartier de Londres surpeuplé et misérable. Le 13 novembre 1887, la police intervient brutalement à Trafalgar Square où une armée de sans-logis s'est installée depuis plus d'un mois, ravitaillée par des organisations humanitaires. La misère est installée en plein cœur de Londres.
Du 3 avril 1888 au 13 février 1891, il y a 11 meurtres de femmes dans le quartier de Whitechapel. Cinq de ces meurtres sont attribués à un même assassin. Le premier de ces meurtres sauvages a lieu le 31 août 1888. Sans aller jusqu'à prétendre que les meurtres de prostituées sont choses assez courantes dans ces endroits d'infâme pauvreté, il ne fait aucun doute que la police n'y prête pas une attention soutenue. Cette négligence pour des victimes méprisées par tous fait que l'on ne connaitra jamais le nom de l'un des plus grands tueurs en série de tous les temps.
Le plus surprenant est que la police n'a pas pris à ce moment l'étendue de ses faiblesses en matière de criminalité. La première nouvelle de Conan Doyle où apparaît le personnage de Sherlock Holmes, A Study in Scarlet, Une étude en rouge, est publiée en 1887. Le détective tombe à point. Si la police métropolitaine a acquis une réelle efficacité depuis une cinquantaine d'années, ses résultats sont liés au fait qu'il y a finalement assez peu de crimes de sang en Angleterre. Les bagarres sanglantes entre bandes rivales et les crimes sordides de prostituées ne l'intéressent pas dans la mesure où ces morts ne constituent pas une atteinte à la sécurité publique. La police est d'abord là pour veiller au bon déroulement des transactions commerciales et financières et pour calmer grèves et manifestations.
Les miséreux entraînent une violence qui ne semble concerner qu'eux. Les crimes de sang se produisent également dans les classes favorisées de la société, mais ils restent un cas particulier. Il y a bien quelques affaires retentissantes et médiatisées, mais on peut dire que ce sont dans les romans policiers que l'on découvre le monde criminel dans toute son étendue. Et c'est dans le roman policier qu'a lieu la véritable naissance de la police telle que nous l'entendons aujourd'hui. Sherlock Holmes est un détective, car il a ainsi la liberté requise pour appliquer des méthodes que la police est loin de connaître. Avec notre détective, la police doit admettre son incapacité à résoudre des enquêtes subtiles ne se produisant pas dans le milieu criminel tel qu'il est connu à cette époque.
Si les méthodes policières de Sherlock Holmes restent incomplètes et superficielles, elles n'en constituent pas moins une base solide sur laquelle la police criminelle va se construire. Entendons-nous bien, ce n'est pas Conan Doyle qui est à l'origine de cette prise de conscience, il a su prendre ses sources dans une préoccupation qui est celle de la police victorienne de fin de siècle. Doyle n'invente rien, mais il comprend que la police telle qu'elle existe est incompétente et doit se moderniser.
Jusqu'en 1919, les femmes ne sont employées que comme auxiliaires par la police. À cette date, 110 femmes sont recrutées comme agents grâce au général Sir Nevil Macready (1862-1946), chef de la police métropolitaine depuis 1918. Elles sont soigneusement sélectionnées et reçoivent une instruction poussée. À l'origine, cette police est destinée aider les enfants et les personnes âgées et s'occuper des prisonnières. En 1924, il y a deux inspectrices et cinq sergents en recherches criminelles dans la section des crimes et délits des mineurs.
Le fait le plus invraisemblable de l'histoire de la police est l'absence d'un corps de détectives. Le policier n'opère pas en civil. On le voit arriver et on a donc le temps de se préparer à son interrogatoire ou de s'échapper. Ce n'est pas avant 1842 que le ministre de l'Intérieur, Sir James Robert George Graham (1792-1861) institue un corps de détectives comprenant deux inspecteurs et neuf sergents (15 par la suite), mais leur rôle premier est d'intervenir en dehors de la juridiction londonienne. Ils ne constituent pas un service de recherches criminelles, mais opèrent sur des affaires criminelles complexes. À bien des égards, ces détectives constituent une police de luxe.
C'est en 1869 que sont créés les détectives divisionnaires disposant de pouvoirs étendus pour être à même de poursuivre les auteurs de crimes. 180 détectives sont nommés répartis dans les différentes divisions administratives de la ville. Ce sont des hommes compétents disposant de moyens plus étendus qu'auparavant leur conférant une efficacité accrue.
Le commissaire Frederick Adolphus "Dolly" Williamson (1830-1889), fils de policier, policier lui-même à l'âge de 20 ans, est l'archétype du détective moderne même si son action s'apparente plus à celle d'un fonctionnaire qu'un homme de terrain tel que les auteurs de romans policiers se plaisent à l'imaginer. Il coordonne avec intelligence le travail des détectives sous ses ordres. Il devient le premier chef de la brigade de recherche criminelle, Crime Investigation Department, créée le 7 avril 1878, sous l'initiative de Sir Charles Edward Howard Vincent (1849-1908).
Vincent se rend à Paris pour étudier le système français de recherches criminelles. Il a l'idée d'en rédiger une synthèse et d'offrir un système équivalent en Angleterre. Le gouvernement le nomme directeur de Recherches criminelles avec Williamson comme commissaire ayant sous ses ordres 23 inspecteurs. Dans son unité, il est pratiquement tout puissant ce qui n'est pas sans créer certains remous avec d'autres services de Scotland Yard. Dès 1896, la brigade s'oriente vers une méthode scientifique en recensant les criminels connus tout en essayant d'apporter une analyse du comportement criminel. En 1913, on crée un index criminel plus simple et plus complet selon ce principe que chaque criminel a tendance à se spécialiser en utilisant des méthodes assez semblables. L'identification reste la base de toute enquête criminelle.
L'anthropologue, géographe et mathématicien Sir Francis Galton (1822-1911) met au point un système d'identification à l'aide des empreintes digitales. Il a compris que chaque individu possède une identité digitale, mais il n'est jamais parvenu à obtenir un système de classification permettant de retrouver un individu selon cette identité.
La méthode d'Alphonse Bertillon (1853-1914), qui a fondé en 1870 le premier laboratoire de police d'identification criminelle en prenant 14 mensurations, taille, pieds, main, nez, oreilles, etc., fondant une identification grâce à des mesures anthropométriques, est abandonnée quand un système de classification digitale est mis au point par Edward Henry (1850-1931) en 1897 rendant la méthode infaillible. Mais les empreintes digitales ne sont utiles que si l'individu est déjà fiché par la police. Or, la plupart des assassins ne sont pas des meurtriers professionnels, mais occasionnels. D'autre part, il est assez simple de cacher ses empreintes à l'aide de gants.
Les affaires de meurtres constituent une part minime de l'activité policière. Il y a peu de crimes à Londres comparé aux autres grandes capitales. Un crime implique le plus souvent une enquête longue et minutieuse nécessitant un travail d'équipe. Il coûte relativement cher à la société. James Monro (1838-1920) remplace Howard Vincent en 1884. C'est un fonctionnaire efficace, mais attaché aux vieilles méthodes. Curieusement, Scotland Yard rechigne aux nouvelles méthodes. Le téléphone a mis quelque trente ans avant de s'imposer dans tous les services parce qu'on craignait que les communications ne soient interceptés. L'usage du télégraphe reste ainsi longtemps en usage.
Le développement de la police judiciaire a tué le détective au profit de l’officier de policier. Sauf peut-être aux États-Unis, où le détective reste un complément indispensable à l’enquête de police et de la justice, où, donc il reste un héros de roman et de film. Choisir un détective comme héros est une façon de se démarquer d'une police jugée incompétente. Une fois le prestige du policier établi, le détective est remisé à un emploi subalterne.