Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 14:11

 

Sherlock Holmes nait à une époque où la police anglaise est embryonnaire. Jusqu'à la création de la police métropolitaine, le système pénal est rudimentaire, une passoire au travers de laquelle passent les truands avec une aisance déconcertante. Les lois sont rigoureuses, mais les coupables y échappent facilement. Certains quartiers londoniens sont quasiment aux mains de syndicats du crime qui réglementent la vie commerçante. Ces quartiers constituent des espèces de petits paradis pour les truands y trouvant une impunité totale.

Il n'existe pas à ce moment une police, mais plusieurs. Chaque quartier entretient du personnel chargé de la sécurité, des veilleurs et des agents. Les veilleurs sont souvent recrutés parmi les personnes âgés et ils ne sont pas formés à un travail de répression. La mentalité anglaise voit la police comme l'affaire de tout citoyen. Chacun est responsable de l'ordre de son district et peut être réquisitionné pour régler un problème de sécurité publique. La sécurité n'est pas conçue comme l'affaire de professionnels, mais de tous. Si le principe est intéressant, le résultat est catastrophique car tout le monde n'a pas les compétences pour assurer la sécurité.

Tous ces petits systèmes ne possèdent aucune cohérence, ni unité entre eux. Si une affaire tourne mal, il suffit de changer de district et le tour est joué. Au début du XIXè siècle, la sécurité à Londres devient un problème majeur. Les chefs de cette police improvisée sont les magistrats cumulant les pouvoir de police et de justice. Le magistrat John Fielding (1721-1780), devenu aveugle à l'âge de 19 ans suite à un accident, est à l'initiative d'un premier système policier efficace en créant les patrouilles et les coureurs de Bow Street (Bow Street Patrols and Runners).

On peut considérer ces coureurs comme les premiers spécialistes anglais du crime. Ce sont des hommes avertis et courageux, mais dont la moralité n'est pas toujours au rendez-vous. Ils ont un bâton et portent des armes. En fait, ces hommes, même s'ils sont officiellement des policiers, font payer sur commande un service de sécurité en constituant une sorte de milice privée.

Une patrouille montée (Horse Patrol) est chargée de la sécurité de tous les chemins menant à Londres. Une patrouille à pied (Dismounted Patrol) est en charge des faubourgs. D'autres patrouilles sont en charge de la ville. En 1792, une loi est votée afin de transformer ces officiants en salariés d'un État qui commence à saisir la nécessité d'une véritable sécurité. Plus tard, une police fluviale est créée afin d'arrêter les méfaits des nombreux pirates sur la Tamise. Au début du XIXèsiècle, la police de Londres compte 190 agents pour une force totale de 1040 hommes, mais il n'existe aucune cohésion entre eux, les hommes d'un district refusant d'intervenir dans les affaires d'un autre district. Conséquence, les brigands se retranchent dans des endroits où la police ne se risque pas, son but premier étant d'assurer le fonctionnement de l'économie locale.

Patrick Colquhoun (1745-1820), magistrat écossais, est le créateur de la première police anglaise. En juillet 1798, il organise une très efficace unité fluviale, Thames River Police, sur la base de la discipline sous le contrôle d'un chef compétent. Elle comprend 40 officiers et 200 hommes, tous anciens marins, patrouillant sans arrêt. Pour combattre un ennemi, il faut le connaître, aussi Colquhounamasse une masse d'informations sur les criminels et en favorise la diffusion dans tous les centres de police. Il fait surveiller les endroits douteux et oriente son travail sur l'observation minutieuse du monde criminel. Il est, en quelque sorte, un précurseur de Sherlock Holmes. Fin août 1839, la police fluviale est rattachée à la police métropolitaine et ses membres deviennent des fonctionnaires.

C'est le ministre de l'Intérieur Sir Robert Peel (1788-1850, 1erministre de 1834 à 1835 et de 1841 à 1846) qui est à l'initiative, en juin 1829, de la réorganisation des différentes forces de police métropolitaines de Londres, Metropolitan Police Service. Ses membres sont connus sous le pseudonyme « Bobbies ». Il établit la charpente de ce qui va devenir la police anglaise. Cette nouvelle force réduit considérablement le nombre de crimes et délits. Jusque-là, l'état de policier était trop souvent une couverture pour se livrer à la corruption. La nouvelle police est vouée à son métier et ne tolère aucune brebis galeuse.

Mais la seule honnêteté du policier ne peut le rendre efficace dans sa traque contre le crime. La police se dresse devant la violence qu'elle doit arrêter par tous les moyens possibles. Les postes de police possèdent un armement, mais l'agent ne porte que rarement une arme. Aussi curieux que cela puisse paraître, la police ne s'est jamais trouvée en situation d'avoir à user une arme jusqu'au début du XXèsiècle.

En 1830, la police métropolitaine comprend 3314 membres répartis en 17 divisions pour une population recensée à 1 212 491 habitants. Ses locaux sont situés dans une rue Great Scotland Yard débouchant sur la place Whitehall dans le quartier de Westminster. Son chef est le ministre de l'Intérieur. Le directeur est un Haut-commissaire (Commissioner) nommé par la Couronne, ayant sous ses ordres directs quatre Haut-commissaires adjoints (Assistant-Commissioners), également nommés par la Couronne, dont l'un a le titre de Haut-commissaire délégué (Deputy Commissioner). Viennent ensuite trois Hauts-commissaires adjoints délégués (Deputy Assistant Comissioners). Ces huit personnages forment l'état-major de la police.

Le Receveur est l'administrateur financier de la police dont la charge est créée en 1792. Nommé par la Couronne, il est le collègue du Haut-commissaire, non son subalterne. Il a à charge le budget de la police. Il existe également une section administrative (Civil Service Branch) qui s'occupe de toute l'administration. Une section de médecins est chargée de la bonne santé du personnel.

Londres étant divisé en quatre districts, chacun est dirigé par un Chef (Chief-Constable) qui a sous ses ordres des commissaires (Superintendents) qui dirigent chacun une division. On trouve les différents grades : Inspecteur principal (Chief Inspector), Inspecteur sous-divisionnaire (Sub-Divisional Inspector), Inspecteur (Inspector), Sergent de Poste (Station Sergeant), Sergent de Section (Section Sergeant), Sergent d'Active et Agent (Constables).

En ce qui concerne la brigade de Recherches criminelles, on trouve quatre commissaires de police contrôlant chacun un district, des inspecteurs et des sergents. Dans les années 1930, chaque agent fournit 48 heures de travail hebdomadaire, soit 8 heures par jour. La police comprend environ 20 000 personnes avec 900 inspecteurs.

Pendant longtemps, le principal problème de cette police est le manque de coordination entre les différentes branches du pays, chacune voulant conserver le privilège de son indépendance. Malgré tout, la police de Londres devient la police nationale en envoyant des agents chaque fois que le besoin s'en fait sentir. Autre faiblesse, la police s'engage fermement contre les mouvements sociaux l'assimilant ainsi à un instrument gouvernemental opposé au peuple. Les agents sont recrutés dans les classes populaires et ne possèdent que peu d'éducation. Ce n'est pas avant 1907 que les policiers sont obligés de suivre un cours instructif. Certains commissaires sont connus pour ne pas savoir lire et écrire, d'où l'importance d'une administration à leur service. Leur salaire étant peu élevé, beaucoup sont tentés par la corruption.

Sir Charles Edward Howard Vincent (1849-1908), colonel de l'armée des Queen's Westminsters, avocat et officier de police, directeur des Investigations criminelles, Director of Criminal Investigation, depuis 1878, rédige le premier Code la police résumant les devoirs d'un policier. Sir Edward Henry (1850-1931), commissaire de la police métropolitaine de 1903 à 1918, crée la première école de police en 1907, Peel House. Il est l'un des artisans de la police moderne et fait former les policiers aux méthodes scientifiques d'investigations criminelles. Désormais, le policier dispose les moyens intellectuels et scientifiques de ses enquêtes.

Pour devenir sergent, un agent doit passer des examens stricts où il doit faire preuve de connaissances approfondies en matière criminelles tout en étant apte aux exercices physiques et détenteur d'un brevet de secourisme pour porter secours aux blessés. La police devient professionnelle à part entière et ne laisse plus aucune place à l'amateurisme d'un détective tel que Sherlock Holmes. Aussi génial soit-il, un homme seul ne peut résoudre un crime, c'est, avant tout, un travail d'équipe supposant une bonne coordination entre les différents services de police.

Il ne suffit pas de changer de police, il faut améliorer la société pour obtenir de vrais résultats. Dans certains quartiers insalubres de l'Est de Londres, la police ne peut intervenir qu'en force accroissant le ressentiment à son égard. Cela explique que, pour obtenir des informations, le meilleur moyen reste le déguisement, technique qu'emploie couramment Sherlock Holmes. En réalité, dans ce Londres misérable, on compte peu de crimes graves. C'est peut-être ce qui explique le départ lent de la police londonienne n'ayant pas à affronter une criminalité forte et organisée. En 1870, la police compte près de 9000 hommes sur des districts plus étendus que ceux originellement conçus.

Les criminels professionnels sont connus et surveillés. La police contrôle les moyens de transport et les hôtels sont régulièrement inspectés. D'un autre côté, on commence à appliquer des principes de punition moins barbares tout en établissant des écoles de formation pour jeunes délinquants. Un agent a un service de 11 heures dont 8 heures de ronde. Une grève de policiers est organisée en 1872. Elle est arrêtée par la décision d'augmenter les salaires de la police. Le gouvernement commence à prendre conscience de son importance. Les premières ambulances apparaissent en 1884. Le service télégraphique relie la quasi totalité des districts londoniens.

Les crimes de Jack l'éventreur, Jack the Ripper, en 1888, révèlent l'incapacité de la police à résoudre un crime de sang opéré de façon horrible, mais ingénieuse. En octobre, un rapport de la Police métropolitaine compte quelque 1200 prostituées et environ 62 bordels dans le quartier de Whitechapel, un quartier de Londres surpeuplé et misérable. Le 13 novembre 1887, la police intervient brutalement à Trafalgar Square où une armée de sans-logis s'est installée depuis plus d'un mois, ravitaillée par des organisations humanitaires. La misère est installée en plein cœur de Londres.

Du 3 avril 1888 au 13 février 1891, il y a 11 meurtres de femmes dans le quartier de Whitechapel. Cinq de ces meurtres sont attribués à un même assassin. Le premier de ces meurtres sauvages a lieu le 31 août 1888. Sans aller jusqu'à prétendre que les meurtres de prostituées sont choses assez courantes dans ces endroits d'infâme pauvreté, il ne fait aucun doute que la police n'y prête pas une attention soutenue. Cette négligence pour des victimes méprisées par tous fait que l'on ne connaitra jamais le nom de l'un des plus grands tueurs en série de tous les temps.

Le plus surprenant est que la police n'a pas pris à ce moment l'étendue de ses faiblesses en matière de criminalité. La première nouvelle de Conan Doyle où apparaît le personnage de Sherlock Holmes, A Study in Scarlet, Une étude en rouge, est publiée en 1887. Le détective tombe à point. Si la police métropolitaine a acquis une réelle efficacité depuis une cinquantaine d'années, ses résultats sont liés au fait qu'il y a finalement assez peu de crimes de sang en Angleterre. Les bagarres sanglantes entre bandes rivales et les crimes sordides de prostituées ne l'intéressent pas dans la mesure où ces morts ne constituent pas une atteinte à la sécurité publique. La police est d'abord là pour veiller au bon déroulement des transactions commerciales et financières et pour calmer grèves et manifestations.

Les miséreux entraînent une violence qui ne semble concerner qu'eux. Les crimes de sang se produisent également dans les classes favorisées de la société, mais ils restent un cas particulier. Il y a bien quelques affaires retentissantes et médiatisées, mais on peut dire que ce sont dans les romans policiers que l'on découvre le monde criminel dans toute son étendue. Et c'est dans le roman policier qu'a lieu la véritable naissance de la police telle que nous l'entendons aujourd'hui. Sherlock Holmes est un détective, car il a ainsi la liberté requise pour appliquer des méthodes que la police est loin de connaître. Avec notre détective, la police doit admettre son incapacité à résoudre des enquêtes subtiles ne se produisant pas dans le milieu criminel tel qu'il est connu à cette époque.

Si les méthodes policières de Sherlock Holmes restent incomplètes et superficielles, elles n'en constituent pas moins une base solide sur laquelle la police criminelle va se construire. Entendons-nous bien, ce n'est pas Conan Doyle qui est à l'origine de cette prise de conscience, il a su prendre ses sources dans une préoccupation qui est celle de la police victorienne de fin de siècle. Doyle n'invente rien, mais il comprend que la police telle qu'elle existe est incompétente et doit se moderniser.

Jusqu'en 1919, les femmes ne sont employées que comme auxiliaires par la police. À cette date, 110 femmes sont recrutées comme agents grâce au général Sir Nevil Macready (1862-1946), chef de la police métropolitaine depuis 1918. Elles sont soigneusement sélectionnées et reçoivent une instruction poussée. À l'origine, cette police est destinée aider les enfants et les personnes âgées et s'occuper des prisonnières. En 1924, il y a deux inspectrices et cinq sergents en recherches criminelles dans la section des crimes et délits des mineurs.

Le fait le plus invraisemblable de l'histoire de la police est l'absence d'un corps de détectives. Le policier n'opère pas en civil. On le voit arriver et on a donc le temps de se préparer à son interrogatoire ou de s'échapper. Ce n'est pas avant 1842 que le ministre de l'Intérieur, Sir James Robert George Graham (1792-1861) institue un corps de détectives comprenant deux inspecteurs et neuf sergents (15 par la suite), mais leur rôle premier est d'intervenir en dehors de la juridiction londonienne. Ils ne constituent pas un service de recherches criminelles, mais opèrent sur des affaires criminelles complexes. À bien des égards, ces détectives constituent une police de luxe.

C'est en 1869 que sont créés les détectives divisionnaires disposant de pouvoirs étendus pour être à même de poursuivre les auteurs de crimes. 180 détectives sont nommés répartis dans les différentes divisions administratives de la ville. Ce sont des hommes compétents disposant de moyens plus étendus qu'auparavant leur conférant une efficacité accrue.

Le commissaire Frederick Adolphus "Dolly" Williamson (1830-1889), fils de policier, policier lui-même à l'âge de 20 ans, est l'archétype du détective moderne même si son action s'apparente plus à celle d'un fonctionnaire qu'un homme de terrain tel que les auteurs de romans policiers se plaisent à l'imaginer. Il coordonne avec intelligence le travail des détectives sous ses ordres. Il devient le premier chef de la brigade de recherche criminelle, Crime Investigation Department, créée le 7 avril 1878, sous l'initiative de Sir Charles Edward Howard Vincent (1849-1908).

Vincent se rend à Paris pour étudier le système français de recherches criminelles. Il a l'idée d'en rédiger une synthèse et d'offrir un système équivalent en Angleterre. Le gouvernement le nomme directeur de Recherches criminelles avec Williamson comme commissaire ayant sous ses ordres 23 inspecteurs. Dans son unité, il est pratiquement tout puissant ce qui n'est pas sans créer certains remous avec d'autres services de Scotland Yard. Dès 1896, la brigade s'oriente vers une méthode scientifique en recensant les criminels connus tout en essayant d'apporter une analyse du comportement criminel. En 1913, on crée un index criminel plus simple et plus complet selon ce principe que chaque criminel a tendance à se spécialiser en utilisant des méthodes assez semblables. L'identification reste la base de toute enquête criminelle.

L'anthropologue, géographe et mathématicien Sir Francis Galton (1822-1911) met au point un système d'identification à l'aide des empreintes digitales. Il a compris que chaque individu possède une identité digitale, mais il n'est jamais parvenu à obtenir un système de classification permettant de retrouver un individu selon cette identité.

La méthode d'Alphonse Bertillon (1853-1914), qui a fondé en 1870 le premier laboratoire de police d'identification criminelle en prenant 14 mensurations, taille, pieds, main, nez, oreilles, etc., fondant une identification grâce à des mesures anthropométriques, est abandonnée quand un système de classification digitale est mis au point par Edward Henry (1850-1931) en 1897 rendant la méthode infaillible. Mais les empreintes digitales ne sont utiles que si l'individu est déjà fiché par la police. Or, la plupart des assassins ne sont pas des meurtriers professionnels, mais occasionnels. D'autre part, il est assez simple de cacher ses empreintes à l'aide de gants.

Les affaires de meurtres constituent une part minime de l'activité policière. Il y a peu de crimes à Londres comparé aux autres grandes capitales. Un crime implique le plus souvent une enquête longue et minutieuse nécessitant un travail d'équipe. Il coûte relativement cher à la société. James Monro (1838-1920) remplace Howard Vincent en 1884. C'est un fonctionnaire efficace, mais attaché aux vieilles méthodes. Curieusement, Scotland Yard rechigne aux nouvelles méthodes. Le téléphone a mis quelque trente ans avant de s'imposer dans tous les services parce qu'on craignait que les communications ne soient interceptés. L'usage du télégraphe reste ainsi longtemps en usage.

Le développement de la police judiciaire a tué le détective au profit de l’officier de policier. Sauf peut-être aux États-Unis, où le détective reste un complément indispensable à l’enquête de police et de la justice, où, donc il reste un héros de roman et de film. Choisir un détective comme héros est une façon de se démarquer d'une police jugée incompétente. Une fois le prestige du policier établi, le détective est remisé à un emploi subalterne.

Par sherlock7254
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Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 19:12

Il est difficile d’admettre que l’écrivain qui a inventé Sherlock Holmes croit dur comme fer aux esprits, revenants, fées, elfes et autres personnages magiques. Cet intérêt, remontant à 1887 lorsqu’un de ses patients l’entretient de sa passion pour le spiritisme, étant indéniable, il faut en tenir compte pour éclairer le personnage du détective. Si Doyle, toute sa vie, a fait preuve d’un réalisme incontestable, il a un esprit résolument tourné vers le romanesque que lui a légué sa mère Mary Foley. Lors d’un interview en 1907, Doyle dit : « My real love for letters, my instinct for short-story, springs, I believe, from my mother, who is of Anglo-Celtic stock, with the glamour and romance of the Celt very strongly marked. » 

Toute sa jeunesse est bercée par des histoires prodigieuses basées sur la mythologie celtique. Sa mère est issue de la famille Percy de Northumberland, comté au nord-est de l'Angleterre, affiliée à Walter Scott (1771-1832) que Conan considère comme un de ses maîtres littéraires. Son père aussi, Charles Altamont Doyle, ne cache pas son enthousiasme pour ces histoires. Il fait partie d’une prestigieuse famille d’Irlandais catholiques encline aux légendes d’ancêtres héroïques. La passion littéraire de Doyle est issue d’une tradition familiale baignant dans la tradition celtique. Il y a une force obscure, voire terrifiante, qui alimente l’imaginaire de l’écrivain. Il est facile d’imaginer que l’écrivain se complait plus dans le monde imaginaire que dans le réalisme d’un quotidien ennuyeux.

Sherlock Holmes, avec son esprit logique, foncièrement rationnel et pratique est un briseur de rêves. Il ne s’encombre d’aucune illusion, il les combat et les annihile. Le crime est insoluble tant qu’il est enserré dans des croyances et des impressions. Le détective supprime méthodiquement à coup d’observations et de logique ce qui échappe à la raison. On constate un cheminement inverse chez Doyle, pourtant un médecin rationaliste, déviant peu à peu dans un monde féerique l’appelant sans cesse. Doyle affronte le dilemme d’une raison froide se heurtant à une émotivité et à l’attrait du fantastique. Sherlock, le scientifique obsédé de raison, combat avec succès les forces magiques et maléfiques du monde. Sans doute est-ce là le moteur du héros.

Doyle est pris au piège de son héros alors que tout le fait tendre vers l’échec de la raison. Le succès du détective repose sur une simplification du monde. Le véritable univers dans lequel nous baignons n’est pas distinct d’un monde invisible au moins aussi riche, sinon plus. C’est ce monde invisible auquel tend l’écrivain. Pour cela, il doit se débarrasser de son héros. En août 1893, Doyle reçoit une lettre élogieuse de Robert Louis Stevenson avec lequel il découvre la passion commune du monde des esprits. Cette rencontre est déterminante pour l’écrivain. Ce n’est donc pas un hasard si The Final Problem, où Sherlock trouve la mort en combattant Moriarty, parait en décembre 1893. Autre coïncidence, son père meurt en octobre 1893.

Avec la mort de Holmes, Doyle se débarrasse d’un gêneur. Il devra le faire renaître non pas tant du fait des nombreuses réclamations de ses lecteurs passionnés que par intérêt financier. Sherlock Holmes fait vivre la famille. D’autres de ses romans connaissent le succès, mais rien de comparable, sur le plan financier. Holmes devient le calvaire de la raison dans le monde imaginaire de l’écrivain. Le conflit est subtil, car les histoires du détective qui continuent après la résurrection miraculeuse du héros sont d’une qualité suscitant toujours l’admiration. Il est contraint de penser à la Holmes et il le fait bien. Mais les esprits restent présents, forcément, ce sont eux qui alimentent Sherlock.

Holmes combat le crime par la raison triomphante. La raison du détective nous ramène du côté de la vie et de l’ordre social. La magie transcendantale nous pousse de l’autre côté. Nous nous trouvons au milieu avec la mort comme frontière, une frontière que Sherlock ne dépasse jamais, mais que Conan ne cesse de rêver de franchir. Sherlock rationalise la mort sous de forme de crime, le spirite crée un lien avec la mort. Dans les deux cas, il s’agit de vaincre une impuissance. Le choix de la profession de médecin n’est pas seulement une stratégie financière pour Conan, mais une stratégie de vie puisque le médecin combat également la mort. Doyle se trouve à la confluence de trois personnes, médecin, détective et spirite, qui, chacun à leur façon, repoussent les limites de la mort. Il faut ajouter un quatrième héros, peut-être le plus important de tous, l’écrivain, pour se trouver à la tête d’un petit empire axé sur la lutte contre la mort.

La plupart des personnages inventés par Conan Doyle sont sûrs d'eux. Ils doutent rarement. Sherlock Holmes possède tous les moyens logiques de ses certitudes qu’il n’interroge que pour mieux les approfondir. Le professeur Challenger, personnage basé sur le professeur de médecine Rutherford qu’il a rencontré durant ses études, est un homme de science ne supportant pas d’être contredit. Le colonel Étienne Gérard est pareillement un héros ne se posant guère de questions et ne les supportant pas des autres. Doyle est un homme qui ne se laisse pas facilement détourner de ses convictions établies selon un principe logique. Cet homme qui ne doute pas s’est construit une idée de la mort qui se conforme à ses angoisses.

Pour notre écrivain, les religions sont des constructions humaines. À ses yeux, le spiritisme est un phénomène naturel observable. L’homme rationnel se méfie des discours religieux. Il leur préfère une expérience basée sur des phénomènes plus ou moins visibles. Les spirites noient leurs discours dans un fatras de pratiques certes douteuses, mais aboutissant à des résultats, contestables, mais observables.

Le spiritisme regroupe des fidèles se plaçant autour d’un guéridon, la table tournante, en se touchant par les doigts pour attendre son déplacement dont le bruit évoque une réponse. La présence d’un médium est censée aidée la venue des esprits, mais elle n’est pas indispensable. Le médium est un intermédiaire dont l’esprit s’empare pour s’exprimer. Dans les expériences les plus exceptionnelles, on voit surgir des entités vaporeuses, ectoplasmes, des phénomènes de télékinésies, des objets se déplaçant, des lévitations et la matérialisation d’objets venus de rien.

Le créateur du spiritisme est le Suédois Emmanuel Swedenborg (1688-1772) qui, à la suite d’une vision en 1744, entre en contact avec les esprits de Virgile et Luther. Il est l’un des premiers à formuler le spiritisme même si les fantômes sont connus depuis toujours. Le mouvement se répand en Europe et atteint les États-Unis en 1847. Le premier congrès spirite a lieu à Cleveland en 1852. Les États-Unis comptent alors dix mille médiums et trois millions d’adeptes. C’est à ce moment que l’Angleterre est touchée par cette vague d’esprits que tout le monde veut découvrir.

Le créateur du spiritisme tel que le connaît Doyle est Léon Rivail (1804-1869), plus connu sous le pseudonyme breton Allan Kardec. Ce personnage va codifier le spiritisme en lui donnant une forme officielle qu’il n’avait pas jusque-là, chacun voyant ce qui lui convient sans se soucier de véracité et de crédibilité. Le spiritisme affirme l’immortalité de l’âme, c’est une affaire sérieuse.

En 1886, Doyle se passionne pour le mesmérisme. Friedrich Anton Mesmer (1734-1815) de Meersburg, petite ville au sud-ouest d'Allemagne de Bade-Wurtemberg, a étudié la médecine à Vienne avant d’élaborer une première théorie sur les planètes influençant le comportement et les mécanismes du corps humain. La force à l’origine de cette dépendance serait électromagnétique. Il imagine un aimant pouvant guérir les maladies. Sa technique remporte un franc succès à Vienne. Par la suite, il remplace cette force mécanique en une force humaine intérieure qu’il pense pouvoir canaliser. Il se rend à Paris en 1778 et parvient à gagner la confiance de Marie-Antoinette.

Toute démonstration scientifique étant impossible, la théorie repose sur la confiance. La société scientifique de Paris rejette en bloc cette théorie et Mesmer retourne en Autriche avant de s’installer en Suisse. Si Mesmer est discrédité, il fait des émules. Le mesmérisme se transforme en technique d’hypnose. L’hypnose mêlée à une bonne dose de magie connaît un énorme succès. Pour Doyle, c’est dans cette force humaine intérieure que réside l’explication du mystère de la télépathie, clairvoyance et vie après la mort où l’âme pourrait se détacher du corps. Cette idée d’une puissance du psychisme anime Doyle toute sa vie.

Dès le début, des scientifiques se sont sérieusement penchés sur les phénomènes paranormaux afin d’en trouver une explication. Si certains se sont laissés aller à ces divagations, la plupart l’ont rejeté en bloc. Jusqu’à son intérêt pour le mesmérisme, Doyle affirme que le spiritualisme est « the greatest nonsense upon earth. » La première fois, en 1886, où il participe à une expérience de table tournante, il est convaincu d’un trucage, mais il reconnaît qu’il y a un problème méritant qu’on s’y arrête. Il manque sans doute à l’homme une théorie qu’il croit trouver avec la Théosophie dont il retient les principes hindous de karma et réincarnation après l’avoir rejetée.

Doyle est conscient de ne posséder aucun pouvoir spirite. Il reste dépendant des autres pour ses expériences. Il résout le problème en 1921, lorsque Lady Jean Doyle, la deuxième épouse de l’écrivain, sous l’influence persistante de son mari, se découvre le talent de médium. Au départ, elle ne semble guère convaincue des allégations de son époux. Elle pense avec sagesse que les différentes manifestations du spiritisme sont une émanation de son inconscient. Doyle parvient à la convaincre que les messages qu’elle reçoit viennent bien de personnes décédées dont son frère mort durant la Grande Guerre. Elle finit par accepter ce rôle tout en restant consciente de ne posséder que des « pouvoirs » superficiels. Ses enfants assistent aux séances. La famille participe à de longues soirées avec une foi déconcertante. Le spiritisme devient une affaire familiale.

Il arrive que Doyle prenne conscience d’une tricherie qui le met en colère. Il sait que des individus cherchent à jouer sur la crédulité des gens, il est méfiant. Il le sera moins à mesure qu’il devient plus convaincu.

Dans les romans de Sherlock Holmes, le mesmérisme est présent sous forme de sous-entendus. Si Holmes ne possède aucun pouvoir, il reconnaît, chez les femmes un pouvoir de suggestion amenant tel personnage à mal agir. La force rationnelle de Holmes reste triomphante d’où le dénigrement de la femme aux yeux du détective. L’esprit de Holmes étant supérieur, il parvient à en dominer tout effet pervers. Chaque fois que le détective domine les pensées de l’écrivain, il met de côté son côté spiritualiste même s’il ne reste jamais loin. Plus de la moitié des nouvelles de Sherlock sont écrites alors que leur auteur flirte avec les délires du spiritisme. Il devient membre de la Société de Recherche psychique en novembre 1893 (un mois avant la mort officielle de Sherlock) voué à l’étude des pouvoirs du psychisme, dont la télépathie et l’hypnose, des sujets qui fascinent Doyle.

À ce moment, ce sont les pouvoirs psychiques qui attirent son intérêt. Il ne croit pas encore à la vie après la mort. Il faudra pas mal de temps à Doyle pour parvenir à cette conviction, heureusement, sinon nous n’aurions jamais eu Sherlock Holmes. Ce qui attire Conan vers le spiritisme, en un premier temps, c’est sa facilité d’accès. En effet, la plupart des sectes ésotériques s’enveloppent dans un apparat initiatique impliquant une conviction. En entrant dans le spiritisme, Doyle doute, il doutera toute sa vie, même si la balance penche de plus en plus en faveur d’une vie après la mort.

Le matérialisme de l’écrivain fait qu’il n’est pas prêt à écouter un dogme sans en avoir une expérience tangible. L’homme reste méfiant comme on le voit clairement dans une courte nouvelle parue dans le Strand en mars 1900, Playing with Fire, critiquant un amateur d’occultisme sombrant dans le dogmatisme. La séance de spiritisme qui y est décrite montre à quel point il en connaît la pratique. L’énorme succès de la pièce de théâtre, Sherlock Holmes, interprétée par William Gillette, joue beaucoup avec des éléments surnaturels. The Hound of the Baskervilles publié en 1901 s’y inspire manifestement pour créer une atmosphère étrange, voire surnaturelle.

La mort de sa femme Louise Hawkins (1857-1906), en août 1906, et son remariage avec Jean Leckie, en septembre 1907, marquent un tournant dans son existence. Alors que Louise le rattachait à sa jeunesse scientifique, Jean l’appelle vers une vie spirituelle, plus littéraire également. Il est de plus en plus persuadé que la conscience humaine peut franchir la frontière entre la vie et la mort. The Lost World, publié en octobre 1912, tout en étant un récit de science-fiction est basé sur le principe que ce que l’on croit éteint ne l’est peut-être pas. Le professeur Challenger, son héros est un homme énergique et plein d’humour. L’histoire est racontée par Ed Malone, un reporter irlandais rencontrant le professeur Challenger afin de vérifier la véracité de ses théories. Celui-ci l’emmène dans son expédition en Amérique du Sud.

Doyle est obsédé par la mort. Son œuvre en est toute emprunte. La mort de Sherlock et sa réapparition a dû marquer l’esprit de l’écrivain en concrétisant son désir d’une âme après la mort. Encore que Sherlock a l’apparence d’un vivant même s’il nous raconte une histoire invraisemblable qui n’est pas sans rappeler un voyage initiatique. Sherlock est un gardien de la vie. Sans doute pour cela que ses aventures cessent définitivement durant la Première Guerre mondiale où l’écrivain perd un de ses fils, son frère, un beau-frère et deux neveux. À la fin de la guerre, Doyle est un inconditionnel du spiritisme. Si sa conviction s’est épurée durant une période assez longue, plus d’une trentaine d’années, la Première Guerre mondiale l’a projeté vers une certitude.

Dans un petit livre, The New Revelation, publié en mars 1918, il réunit les différentes pensées qui l’ont amené au spiritisme. Son but est didactique. L’ouvrage est divisé en quatre chapitres, The Search, The Revelation, The Coming Life et Problems and Limitations. Il explique les événements qui l’ont amené à sa conviction tout en soulignant l’aspect scientifique de sa quête (il admet les fraudes). Il rejette le catholicisme au profit d’un théisme plus souple et moins dogmatique. Pour les initiés, ce livre devient une espèce de bible.

Le christianisme non seulement ne parle jamais d’une vie après la mort, mais en condamne le principe. Le spiritisme est une recherche psychique. Pourtant, dénier au spiritisme son aspect religieux est impossible. Les esprits semblent limités dans leur expression qui reste intermittente. Doyle en vient à la conclusion que la nouvelle révélation est une confirmation de toutes les révélations qui se sont produites dans l’histoire humaine. Le spiritisme vient parfaire un enseignement que l’homme connaît depuis toujours. C’est un espoir prenant forme afin de libérer l’homme de ses contingences vitales.

Doyle affronte de nombreuses critiques sur sa croyance qu’il tente constamment d’affiner afin de la rendre crédible. Pour cela, il n’hésite pas fustiger des expériences douteuses. Un intérêt financier évident attire les escrocs en tout genre. Doyle fait preuve de rationalisme exacerbé quand il condamne une fraude. Pendant longtemps, Holmes n’est pas loin de ses préoccupations spirites et il surgit à propos pour éviter de sombrer dans la tromperie. Les médiums se font payer très cher pour matérialiser des « phénomènes » psychiques. Il y a donc un travail de vérification digne d’une enquête homésienne avant de confirmer ce que l’on croit voir. Il n’est pas le seul. Beaucoup d’amateurs sont dans le même cas. Ils veulent croire, mais ils ne veulent pas se faire flouer, en tout cas de façon trop évidente.

Doyle est un homme prudent, d’autant qu’il engage sa notoriété d’écrivain et d’homme de science. Il a souvent affronté la raillerie, il ne tient pas à s’y enliser. Malgré tout, sa conviction reste la plus forte et il s’étonne de rencontrer autant de cynisme autour de lui. À chaque fois, il se rabat sur des phénomènes psychiques moins controversés, tels l’hypnose et la télépathie pour étayer ses dires. Le milieu du spiritisme n’est guère uni, chacun se faisant le défenseur de phénomènes que d’autres rejettent, chacun se voyant plus astucieux que les autres. Le spiritisme est fait de nombreuses petites sectes rivales. Ce qui obsède Doyle, c’est de pouvoir communiquer avec les morts.

En 1920, le spiritisme connaît une vague de succès non pas tant du fait de ses théories que des moqueries de ses détracteurs. La presse adore dévoiler une supercherie en l’étalant au grand jour, c’est quasiment devenu une mode. Doyle dénonce les fraudeurs pour mieux encourager ceux qu’ils croient sincères. Mais, à chaque fois qu’il affronte des sceptiques pleins d’ironie, il se rabat, comme beaucoup de croyants, sur une attitude fermée de protection en affirmant des généralités qui le discréditent davantage.

En janvier 1920, l’écrivain Joseph Martin McCabe (1867-1955) provoque Conan Doyle sur ses affirmations qu’il voit comme des sornettes. Il propose un débat public avec son rival. Doyle, sûr de son bien-fondé, accepte la rencontre qui a lieu au London Queen’s Hall, le 11 mars 1920. Pour McCabe, le spiritisme est une escroquerie et doit être rejeté en bloc. Contre toute attente, Doyle, faisant preuve d’humour, ne se laisse pas démonter et répond à chaque accusation de son adversaire. Bien entendu, il reste incapable d’amener des preuves, mais il plaide pour la bonne foi des participants. S’il existe une supercherie indéniable dans le spiritisme, la plupart de ses pratiquants sont des personnes loyales. Il accentue le fait que le spiritisme est une croyance. Tout le débat conserve un ton aimable et raisonnable qui empêche Doyle de tomber dans le ridicule. L’homme est profondément sincère dans ses propos.

Le principal point de litige entre les deux partis repose sur les photos des prétendus ectoplasmes. La plupart de ces images sont des faux grossiers. Doyle demande à des photographes professionnels de chez Kodak de vérifier soigneusement d’éventuelles tricheries. Si l’évidence est impossible à déterminer, certaines photos, passant le test, sont présentées par l’écrivain comme des preuves. En réalité, aucune de ces images ne possédant de crédibilité suffisante, elles sont vite oubliées.

La stratégie de Doyle est simple, faire le plus de conférences possibles afin d’amener un maximum de gens à s’intéresser à la question. Pourquoi un tel acharnement à vouloir convaincre ? On aurait envie de dire, pour se convaincre lui-même. Le fait est que Doyle est obsédé par ces histoires de photos qui lui paraissent une évidence, mais qui ne font qu’accroître la suspicion des incrédules. Il prend fréquemment des positions partiales et partielles qui le discréditent.

Les conférences qu’il tient dans tous les grands pays du monde attirent du monde. On ne sait ce qui attire le plus, les idées de morts communiquant avec les vivants ou rencontrer le père de Sherlock Holmes ? Doyle reste pour son public un écrivain de talent créateur d’un des plus grands héros de la littérature mondiale. S’il existe une minorité d’enthousiastes pour le paranormal, la grande majorité du public reste interloquée de rencontrer un écrivain apparemment si rationnel se fourvoyer dans de telles inepties.

En mars 1922, il prend le risque de publier The Coming of the Fairies, un livre surprenant affirmant l’existence des fées et des elfes en se basant sur ses expériences de spiritisme. Il défend la présence d’une race d’êtres invisibles émettant des vibrations que seul un médium peut déceler. On peut se demander ce que viennent faire de tels personnages dans le spiritisme, mais Doyle n’en semble aucunement gêné. Il a rejoint le monde mythologique de sa mère. Le plus étonnant est qu’il adopte un ton doctoral, pour ne pas dire scientifique, pour étayer ses affirmations. Ses descriptions ne dépassent guère le conte de fées, mais il semble s’y complaire avec la plus naïve certitude.

Si l’illusionniste américain Harry Houdini (Erich Weiss, 1874-1926), qui connaît Doyle depuis mars 1920, reste sceptique à l’égard du spiritisme et de Doyle, il reconnaît la sincérité et l’honnêteté de l’homme. Houdini ne rejette pas le paranormal, mais il fait preuve d’un sens critique qui lui permet de démonter bien des mystifications. De son côté, Doyle est convaincu que Houdini dispose de pouvoirs psychiques que lui-même ne semble pas prêt à accepter. Malgré tout ce qui les sépare, les deux hommes se respectent et s’apprécient. Quand Doyle visite la maison du prestidigitateur, il découvre chez lui quantité de livres et de photographies à propos du spiritisme. Houdini se prête aux expériences auxquelles il est invité par l’écrivain, mais il reste incrédule jusqu’au bout.

En août 1925, Doyle ouvre une librairie spirite en plein cœur de Londres à Abbey House, 2 Victoria Street, Westminster, mais qui se révèle être un gouffre financier. L’écrivain reconnaît avoir dépensé 5000£ pour l’affaire, une somme considérable pour l’époque pour un bénéfice moindre. Le public se passionne pour des débats, mais il n'est pas prêt à investir dans une littérature naïve et imparfaite.

En septembre 1925, Doyle est président du deuxième congrès international du spiritisme se tenant à Paris, salle Wagram. Une erreur de manipulation dans la présentation des photos amène notre écrivain à se mettre en colère et à quitter la salle face aux railleries des incrédules. Une deuxième assemblée se tient le 10 septembre où Doyle se satisfait de pouvoir exposer ses idées.

En 1926, il publie, simultanément à Londres et à New York, une Histoire du Spiritisme, The History of Spiritualism, en deux volumes. Le texte illisible pour ceux qui n’acceptent pas ce genre de théories farfelues ne repose sur rien malgré son aspect pédagogique. On y trouve un déballage d’affirmations péremptoires. Le spiritisme reste une foi que les fervents essayent de concrétiser sous forme de mises en scène parfois impressionnantes, mais n’aboutissant sur rien de concluant. Le livre est un échec commercial même s’il connaît un certain succès aux États-Unis.

Nous sommes désormais loin du monde rationaliste et matérialiste de Sherlock Holmes, combattant des démons humains, ou d’un George Edward Challenger. Pourtant, le professeur Challenger reprend du service dans un roman qui se veut spirite, The Land of Mist. Le professeur est devenu un vieil homme aigri, veuf, dont la vie est entièrement axée autour de sa fille Enid, une journaliste enquêtant sur le spiritisme. D’abord adversaire de la théorie, après avoir assisté à une expérience exceptionnelle, notre professeur devient convaincu de la réalité du phénomène. L’homme, ayant perdu tout sens d’humour et sombrant dans une tristesse de la vie, n’est plus le héros du Monde perdu. Si le monde visible ne révèle effectivement qu’une infime partie de la réalité, tant s'en faut de tomber dans les délires infondés des spirites. Herbert George Wells (1866-1946) s’en indigne et publie, en janvier 1928, un article dans le Sunday Express où il accuse Doyle de malversations intellectuelles. Ce dernier est profondément affecté d’attaques venant d’un si éminent écrivain.

Doyle exprime sa croyance comme un immense espoir pour l’humanité. Pour lui, Jésus Christ est une espèce de super médium comme lien entre le monde visible et le monde invisible des morts. En réalité, à la fin de sa vie, c’est un homme désabusé qui parle. Il rédige un dernier écrit sur la question, The Edge of the Unknown, reprenant la plupart des articles écrits depuis une dizaine d’années, sans apporter d’éléments nouveaux. Il démissionne à grand bruit de la Société de Recherche psychique dont il dénonce l’influence négative sur le spiritisme.

Il est logique que, peu de temps après sa mort, plusieurs médiums assurent entrer en contact avec l’âme du défunt. On ne lâche pas un bon client si facilement. Lady Doyle affirme avoir parlé avec lui pendant une heure et demie, en février 1931. Cela se reproduit plusieurs fois avant sa mort survenant en 1940. La voix de Conan Doyle ne survit pas à la mort de son épouse. L’écrivain reprend son statut légitime d’écrivain, prestigieux auteur de Sherlock Holmes. Ainsi, 10 ans après la mort de Doyle, Sherlock reprend ses droits et le public oublie, sans doute avec raison, les délires spirites pour voir en l’homme un écrivain à part entière. Ce monde rationaliste que l’on croyait affaibli reprend ses droits. Et dans ce monde où domine la science matérialiste, Sherlock Holmes reste un héros, il triomphe des morts.

Par sherlock7254
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Lundi 27 juin 2011 1 27 /06 /Juin /2011 19:46

Arthur Ignatius Conan est né à Edinburgh le 22 mai 1859 dans un petit appartement à environ deux kilomètres de l’université. Il est le deuxième enfant. De ses 10 frères et sœurs, seuls sept survivent jusqu’à maturité. Nous sommes au sommet de l’ère victorienne où l’Angleterre semble toute puissante. Époque prospère marquée par l’apogée de la révolution industrielle durant le règne de la reine Victoria (1819-1901, régnant depuis 1837), mais également un temps difficile pour une grande partie de la population connaissant misère et vie précaire, ponctué par de nombreux troubles sociaux. Dans ce modernisme apparent, c’est une morale archaïque qui règne en maître.

Sa mère, Mary Foley, une forte personnalité irlandaise catholique (mariée en juillet 1855 à l’âge de 17 ans). Doyle vient de D’Oil du gaélique signifiant « étrangers foncés ». Son père Charles Altamont Doyle (1837-1893), est le cadet de John Doyle (1797-1868) un caricaturiste politique (signant H.B.) très célèbre. Son oncle Richard est lui-même illustrateur dans le magasine Punch. Mary est une mère particulièrement attentive à l’éducation de ses enfants soucieuse de leur prodiguer un esprit chevaleresque auquel Arthur reste sensible toute sa vie. Elle aime par dessus lire.

Charles, épileptique et émotif, doué d’un réel talent artistique, travaille comme fonctionnaire du bâtiment et sombre dans l’alcoolisme. L’alcool revient souvent dans les romans de Doyle non, parfois, sans humour. Ce père aura une grande influence sur son fils écrivain. Un homme intelligent et doué, mais tombant dans la déchéance, déjà un roman en soi particulièrement adapté à l’époque.

Du coup, l’enfance du jeune garçon se passe dans la pauvreté. Il lui arrive fréquemment de ne dîner que d’un morceau de pain et d’un verre de lait. Il entre dans un collège sévère tenu par des Jésuites qu’il quitte en 1875 avec la conviction d’un agnostique. Arthur est un rêveur aimant l’aventure et la vie au grand air. De 1876 à 1881, il étudie la médecine à l’université d’Edinburgh, à l’époque une des plus prestigieuses au monde. Il se passionne pour le sport tout en étant assoiffé de romans d’aventures. Il n’exprime pas de réel intérêt pour la médecine qu’il choisit probablement pour ses avantages financiers.

Il fait la rencontre de deux personnalités marquantes, le professeur Rutherford dont la présence et les manières sont transcrites dans le personnage du professeur George Edward Challenger du Lost World, et le docteur Joseph Bell (1837-1911), incontestablement l’inspirateur de Sherlock Holmes. Je dirais plutôt le déclencheur. Le docteur Bell a 39 ans quand Doyle le rencontre pour la première fois. Il est l’auteur d’un Manual of the Operations of Surgery. C’est un homme plutôt grand avec un regard perçant et un nez en forme de bec d’aigle. Il donne l’impression d’une personnalité énergique et il fait souvent preuve d’impatience. Il ne laisse personne indifférent. Son maître mot est observation, tout est dans l’observation, celui qui remarque le détail essentiel est en avance sur tous les autres. En 1878, Doyle devient son assistant ce qui lui permet de mieux étudier son héros.

Pour le jeune étudiant assistant à des cours magistraux plus ennuyeux les uns que les autres, Bell apporte un esprit original. Le professeur ne voit pas seulement un patient, mais un être humain avec une histoire n’appartenant qu’à lui. Réfléchir non seulement sur les symptômes d’une maladie, mais sur l’individu qui les révèle est la base de toute véritable médecine, mais que la plupart des médecins préfèrent ignorer pour se consacrer à l’universalité des phénomènes, tâche évidemment plus simple et rapide.

Le père de Conan Doyle joue un rôle non négligeable dans cette création. Un père doué, mais se gâchant dans l’alcoolisme fait penser à la cocaïne de Sherlock qui, s’il n’avait d’affaires intéressantes à croquer, tomberait sans nulle doute dans une addiction consternante. Il y a un commandeur chez Holmes. Conan Doyle lui-même est un observateur intéressé par les énigmes et un homme se plaisant dans l’action. Watson n’est-il pas une sorte de personnification de Marie Foley, la mère de l’écrivain, avec son souci de situer le présent dans une histoire ? La mère a enchanté l’enfance de son fils en lui racontant des histoires merveilleuses celles-là même qu’entreprend de raconter Watson. Tous les personnages sont si bien articulés les uns dans les autres qu’il est difficile de ne pas y voir un lien d’étroite parenté. Un écrivain ne met-il pas sa vie par écrit ?

En octobre 1879, il publie sa première histoire, The Mystery of the Sasassa Valley, une histoire se déroulant en Afrique du Sud, dans le magasine Chambers, mais sans penser devenir un écrivain. Il gagne 3£ ce qui est un luxe comparé aux 2£ qu’il gagne par mois en tant qu’assistant médical. Son but est financier, écrire une aventure procurant un appoint à ses maigres émoluments. Il avoue dans ses mémoires que l’idée lui est venue d’écrire quand il a appris qu’on pouvait gagner de l’argent avec des mots. L’étudiant en médecine fait des petits boulots pour des salaires de misère. Il est l’aîné d’une grande famille qui compte sur lui pour un appui financier. Lui-même avoue dans ses Mémoires : « I never dreamed I could myself produce decent prose. » Il écrit d’autres histoires, mais il ne rencontre un petit succès qu’avec la publication de Habakuk Jephson’s Statement dans le prestigieux magasine Cornhill.

Il adore depuis toujours les romans d’aventure qui ont nourri son imagination d’enfant. Il porte Robert Louis Stevenson (1850-1894) dans la plus haute estime. Il apprécie Edgar Allan Poe (1809-1849), « master of all », et Nathaniel Hawthorne (1804-1864). Monsieur Dupin « had from boyhood been one of my heroes ». L’œuvre très populaire d’Émile Gaboriau, pareillement, a toujours passionné Doyle. Monsieur Lecoq, à bien des égards anticipe son futur héros. La mode aidant, il décide de se lancer dans le genre roman détective où il pense trouver la gloire. Son influence directe inclue également Eugène Vidocq, Charles Dickens et Wilkie Collins. Héroïsme, effort physique, camaraderie, moral, mais aussi cohérence dans un monde chaotique et mystérieux avec plein d’aventures marquent les romans de Doyle.

Il obtient son diplôme de médecine et de chirurgie en août 1881. À ce moment, son père est placé dans un centre de désintoxication à l’alcool plaçant la famille dans une situation difficile. À cette époque, avant d’obtenir le titre de docteur, Conan doit pratiquer la médecine. Ne pouvant pas acheter un cabinet, il entre à l’hôpital de Birmingham. Il se voit offrir un poste de médecin par une compagnie africaine de navigation. Il embarque dans un steamer au port de Liverpool, en octobre 1881, où il a charge d’une trentaine de personnes. Il est retour à Liverpool en janvier 1882. La vie ennuyeuse à bord ne l’incite guère à renouveler l’expérience.

En mai 1882, le docteur George Turnavine Budd, un ancien condisciple de l’université, lui propose de devenir son partenaire dans un cabinet médical à Plymouth. Mais, confronté à des pratiques qu’il juge indignes, Doyle ne tarde pas à se disputer avec lui et il le quitte pour s’installer à Southsea près de Portsmouth, ce qui n’est pas simple sans capital d’apport. La première année, il gagne 154£, la deuxième, 250£, la troisième, 300£. Cette somme lui assure un revenu suffisamment confortable. Il est réputé travailler dur et prendre grand soin de ses patients. C’est en attendant ses clients, qu’il commence à écrire et à se consacrer à la création de son détective. Son but premier plus que littéraire est financier, arrondir ses fins de mois.

En novembre 1883, il devient membre de la bibliothèque de Portsmouth et de la Société scientifique qui lance conférences et débats sur toutes sortes de sujets chaque semaine. Doyle est spectateur, à ce moment, il éprouve des difficultés à parler en public. En août 1885, il épouse Louise Hawkins (Touie), la sœur d’un de ses patients, timide jeune fille d’un caractère doux et de santé fragile. Dotée d’une rente annuelle de 100£, elle ne cache pas son admiration pour lui.

Sherlock Holmes est né d’une série d’échecs littéraires. Doyle se lance dans une histoire intitulée A Tangled Skein dont les héros sont Ormond Sacker et Sheridan Hope (ou encore Sherrinford Holmes). Il commence à écrire le 8 mars 1886, il termine fin avril. Le titre a changé, il est désormais A Study in Scarlet et ses deux héros sont Sherlock Holmes et Dr Watson. Si Doyle ne le sait pas encore, il tient entre les mains une bombe littéraire promise au plus grand avenir. Le roman souffre d’une description inutile des Mormons de l’Utah où le romancier ne comprend pas encore l’impact de son héros qu’il met au deuxième plan.

A Study in Scarlet est publié en 1887 par Ward, Lock & Co de Londres pour un gain de 25£. La somme est dérisoire alors que Conan attendait plus de cette histoire qui lui parait prometteuse. Malgré toutes les maladresses du roman, la magie est là, dès le premier instant. Il pense abandonner son activité littéraire lorsque Micah Clarke, une fiction historique se déroulant au XVIIè siècle, finie au début 1888, est éditée par Longmans Publishing Company dirigée par Andrew Lang, éditeur écossais influent, en février.

Si Sherlock Holmes n’a guère d’écho en Angleterre, il en trouve aux États-Unis où les lecteurs réclament une suite. Joseph Marshall Stoddart, l’éditeur du Lippincott’s Monthly Magazine (publié à Philadelphia de 1868 à 1915), en visite à Londres, lors d’un dîner au prestigieux hôtel Langham, invite Conan Doyle (Oscar Wilde a également été invité, les deux écrivains s’apprécient mutuellement) à écrire de nouveaux textes qu’il s’engage à publier. Le deuxième roman, The Sign of Four, écrit en six semaines, est publié aux États-Unis en février 1890. Malgré toutes les faiblesses d’une nouvelle écrite trop rapidement, Doyle devient un écrivain reconnu.

En 1891, la famille Doyle s’installe à Londres, un grand appartement sur la place Montague juste derrière le British Museum. Son activité médicale reste calme, il a le temps de penser à la littérature. « I felt that Sherlock Holmes, whom I had already handled in two little books, could easily lend himself to a succession of short stories. » Publié par The Strand Magazine, Sherlock Holmes devient pour l’auteur une source de revenu appréciable. Le magasine lui donne de l’argent pour continuer à relater les aventure de Sherlock Holmes. Pour les six premières histoires, il touche 200£, pour les six suivantes, 300£, pour les 12 qui suivent, 1000£. Le tirage du Strand atteignant les 500 000 exemplaires, désormais, Doyle n’a plus besoin de la médecine pour vivre.

A Scandal in Bohemia parait en juillet 1891. Si son souci financier est une motivation, il ne cache plus son désir de devenir un auteur célèbre. En juin 1892, un livre réunissant les nouvelles est publié sous le titre The Adventures of Sherlock Holmes. Doyle demande à son ancien professeur Joseph Bell la permission de le lui dédicacer, « no other name has as good a right to the place. » Il décide d’abandonner sa carrière médicale pour se consacrer exclusivement à l’écriture. N’ayant plus besoin de vivre au centre ville, il prend un confortable appartement dans l’agréable banlieue de South Norwood, au sud de Londres. En décembre 1892, il publie Silver Blaze, où Sherlock enquête sur la disparition d’un pur-sang, considéré comme une de ses meilleures nouvelles.

En août 1893, Doyle reçoit une lettre élogieuse de Robert Louis Stevenson, à propos de son roman The Refugees, publiée en 1893, une histoire se déroulant à la cour de Louis XIV. Venant d’un écrivain qu’il admire, notre auteur est ravi. Dans la discussion qui s’ensuit, il découvre qu’il partage avec lui le goût du spiritisme. Il est désormais intégré à la communauté des gens de lettres de son époque.

En novembre 1891, au moment où Sherlock devient un héros demandé (il reçoit des lettres demandant si le docteur Watson travaille à de nouvelles histoires), il écrit à sa mère : « I think of slaying Holmes… and winding him up for good and all. He takes my mind from better things. » C’est en visitant en Suisse les chutes de Reichenbach que lui vient l’idée qu’il développe dans The Final Problem (paru dans le Strand Magazine en décembre 1893), du combat ultime avec Moriarty et de la mort de son héros embarrassant. On raconte que 20 000 personnes se désabonnent du Strand magasine et que l’auteur reçoit 10 000 lettres de plaintes, parfois pleines de fureur. « I was amazed » reconnaît Doyle.

Le 10 octobre 1893, deux mois avant la parution du Final Problem, son père meurt dans un hôpital psychiatrique affaibli par des années d’alcoolisme. Durant ces années d’internement, son père Charles passe son temps à faire des aquarelles dans un cahier commencé en 1889. Il évoque sans cesse son intérêt pour les fées et le monde des esprits. Il suit avec satisfaction la carrière littéraire de son fils.

Conan Doyle crée le brigadier Étienne Gérard, capitaine des Hussards de Conflans, puis colonel, durant les guerres napoléoniennes. C’est un personnage joyeux et débonnaire plaisant aux femmes. Décrit comme vaniteux et courageux, il n’agit que pour la gloire. Les différentes nouvelles sont publiées dans le Strand de décembre 1894 à Septembre 1903. Il affronte des situations invraisemblables et s’en sort triomphal. Malgré son aspect caricatural, le personnage devient populaire.

Louise, Touie, atteinte de tuberculose, le couple décide d’un voyage en Égypte. Ils partent en automne 1895 pour Le Caire. En 1896, une guerre éclate avec les Anglais. Il obtient un titre de correspondant de guerre du Westminster Gazette lui permettant de rejoindre le front, proche de la frontière avec le Soudan, après avoir laissé sa femme et sa sœur dans un confortable hôtel. Quand il arrive sur place, la guerre n’a pas commencé et il décide de repartir. Doyle, sa femme et sa sœur embarquent en avril, après un séjour de six mois.

De retour à Londres, ils s’installent à Hindhead dans le Surrey où l’air est réputé moins vicié. Son activité littéraire continue sans relâche. De mars à juillet 1900, il sert comme médecin militaire volontaire durant la guerre des Boers en Afrique du Sud. Homme courageux, il veut combattre, mais vu son âge et sa vie de famille, on le lui interdit. Il est fasciné par ces hommes venant de différents pays, les colonies anglaises, luttant côte à côte pour la reine. Son expérience lui permet de publier en 1902 The War in South Africa, its Cause and Conduct qui est un énorme succès de librairie traduit en plusieurs langues et lui vaut de recevoir le titre de Chevalier, le 6 août 1902, des mains du roi Édouard VII (1841-1910, régnant de 1901 à sa mort).

Janvier 1901 voit la mort de la reine Victoria, une époque est en train de passer. La pièce de théâtre Sherlock Holmes (basé sur la nouvelle The Speckled Band, mais dans une version remaniée reconnue supérieure par Doyle lui-même), interprétée par William Gillette (1853-1937), qui fait une tournée triomphale aux États-Unis en 1899 remet à l’honneur le détective pourtant tué par Doyle en 1893.

Finalement, en 1901, Doyle écrit The Hound of Baskervilles, une histoire se déroulant avant la fatidique rencontre avec Moriarty. Holmes est mort il y a 8 ans, il n’est pas encore question de le faire revivre. La légende d’un chien fantôme a attiré l’attention de l’écrivain. C’est un classique de l’histoire gothique effrayante, mais là le surnaturel trouve une explication rationnelle (d’où la raison d’un héros approprié) même si cette explication est reportée sur la fin laissant planer ainsi un doute qui fait tout le charme du roman. Doyle mélange habilement les noirceurs du lieu où tout est possible avec les lumières de la raison qui perce à jour le mystère. Le triomphe de Holmes n’en est que plus grand. Le livre paraissant en août est un succès immédiat. Par la suite, le livre devient un best-seller. Holmes n’a plus d’autre choix que de réapparaître.

Ce n’est pas avant 1903 que les aventures de Sherlock Holmes reprennent dans la continuation des anciennes nouvelles. Les Holmésiens appellent ce grand silence « The Great Hiatus ». D’octobre 1903 à décembre 1904, 13 nouvelles voient le jour dans le Strand avant d’être publiées en 1905 sous le titre, The Return of Sherlock Holmes. Entre temps, il a écrit plusieurs romans historiques qui ne rencontrent pas le succès financier escompté. Grâce à Sherlock, il est devenu un des écrivains les plus célèbres de son temps, également un des mieux payés. Chaque nouvelle est vendue 5000$ au magasine américain Collier’s Weekly.

En 1897, il est tombé amoureux de Jean Leckie (rencontrée en mars), une jeune écossaise de 24 ans. Attiré par la vie politique, il se lance dans les élections au Parlement en 1900, mais c’est un échec. Son programme repose sur une vie politique plus démocratique et contre les friponneries du pouvoir de l’argent. Il refait une nouvelle tentative en 1906, tout aussi infructueuse. Il décide d’arrêter la politique. Sa femme morte en août 1906, il épouse Jean en septembre 1907. Ils auront ensemble trois enfants.

Connaissant une période de dépression, c’est l’affaire George Edalji (1876-1953), fils d’un révérend indien Parsi converti à l’Anglicanisme, accusé injustement d’actes de barbarie à l’égard de chevaux, qui remet Doyle sur pied en appuyant de toutes ses forces sa réhabilitation en novembre 1907 après une minutieuse enquête digne de son héros.

George Edalji est invité à la noce. Le couple s’installe Crowborough dans le Sussex. En octobre 1912, il publie The Lost World, un monde préhistorique survivant sur un lointain plateau en Amérique du Sud, son aventure la plus célèbre en dehors de Sherlock Holmes pour laquelle Doyle crée le professeur Challenger, un scientifique qui est l’inverse de Holmes. En traversant la jungle amazonienne, Challenger découvre des dinosaures. Le personnage réapparaît dans d’autres histoires, mais avec moins de succès.

Il se passionne pour une nouvelle affaire judiciaire, celle de Oscar Slater (1872-1948), un petit délinquant juif allemand vivant à Glasgow depuis 1901. Il est accusé du meurtre d’une femme en décembre 1908. En mai 1909, il est condamné à mort, mais sa peine est commuée à la prison à vie. Doyle publie The Case of Oscar Slater, où il analyse les défaillances de l’accusation. Grâce à la pression de nombreuses personnalités, il est finalement acquitté en 1927.

Il fait un voyage aux États-Unis et au Canada en mai 1914 où il est notamment reçu par William J. Burns (1861-1931), créateur d’une agence de détectives célèbre pour ses enquêtes difficile dans le monde de la corruption en politique et connu sous le pseudo de Sherlock Holmes américain. Doyle revient en Angleterre juste un peu avant la première guerre mondiale. Il a l’idée qu’il remet au gouvernement anglais de protéger les véhicules militaires à l’aide de plaque d’acier. Cette idée lui vaut une lettre de remerciements de la part de Winston Churchill en octobre 1916. Il visite le front anglais et australien en France afin d’écrire The British Campaign in France and Flanders, de 1916 à 1919, six volumes basés sur une correspondance qu’il entretient avec une cinquantaine de généraux. Le texte patriotique et sans esprit critique n’offre guère d’intérêt.

De septembre 1908 à septembre 1917, il écrit huit nouvelles de Sherlock Holmes dans un volume intitulé His Last Bow. En avril 1914, il termine sa dernière nouvelle homésienne, The Valley of Fear. Désormais, Holmes apparaît comme un personnage social et cultivé. Il est devenu un homme culturellement raffiné. C’est également un homme plus posé, disons plus civilisé. Il n’est plus dans l’urgence, il prend son temps pour apprécier ce qui l’entoure. Il est plus humain. Le temps de Sherlock Holmes finit avec la première guerre mondiale qui voit un changement radical de société.

Dès 1887, un patient lui parle de Spiritisme qui semble attirer son attention. Le monde est peuplé des esprits des morts avec lesquels il est possible de communiquer par l’intermédiaire de médiums. À partir de 1916, son intérêt pour le Spiritisme devient dominant et il y consacre le restant de sa vie se fermant à tout autre centre d’intérêt. À cette époque, il est commun de communiquer avec les morts qui peuvent même aller jusqu’à apparaître sous forme d’ectoplasmes. Doyle est conscient d’une certaine fraude en la matière, mais il reste confiant dans la plupart des expériences auxquelles il assiste.

Il s’est déjà intéressé au Mesmérisme. En février 1889, il rencontre le professeur Milo de Meyer, un hypnotiseur (on ne sait si c’est un charlatan ou non), qui ne parvient pas à « magnétiser » l’écrivain. Mais celui-ci, subjugué par le paranormal n’en démord pas. Le mesmérisme est un premier pas vers le spiritisme qu’il adopte par la suite. Sa conviction profonde, car il est loin d’être naïf, est une croyance profonde dans la puissance de l’esprit dont il est persuadé qu’il est relié, d’une façon ou d’une autre, avec la mort. Toute sa vie, il est attiré par les expériences paranormales auxquelles il assiste avec assiduité. La mort de son fils, de son frère et de deux neveux durant la grande guerre a sûrement renforcé sa croyance.

En mars 1920, il rencontre l’illusionniste américain Harry Houdini (Erich Weiss, 1874-1926) avec lequel il devient ami jusqu’à la mort du prestidigitateur. Les deux hommes sont pratiquement à l’opposé, mais ils s’entendent à merveille, ils se respectent malgré leurs divergences. Le très rationnel Houdini démonte de nombreuses supercheries, mais il reste ouvert sur le Spiritisme. Doyle est convaincu que Houdini est doué de pouvoirs surnaturels. Bien entendu, Houdini lui affirme qu’il n’en détient aucun, mais Doyle reste persuadé que les pouvoirs de Houdini sont inconscients.

Aux yeux du public, que le créateur de Sherlock Holmes puisse croire aux fées est perçu comme une invraisemblance. Beaucoup croient à une supercherie. Joseph Martin McCabe (1867-1955) provoque Conan Doyle pour une discussion publique qui a lieu au London Quenn’s Hall le 11 mars 1920. Pour McCabe, le spiritisme est une duperie. Malgré la difficulté de sa situation Doyle parvient à dominer le débat grâce à beaucoup d’humour et de respect pour son adversaire. Malgré tout, les arguments que Doyle expose dont des photos pour le moins suspectes ne cessent de le discréditer suscitant beaucoup de moqueries à son égard.

Depuis 1921, encouragée par son mari, Lady Jean Doyle s’est découverte le talent de médium. Ses enfants participent aux séances. C’est toute la famille qui est engagée dans cette voie et attaquer le spiritisme, c’est nier l’intégrité de sa famille. Doyle est infatigable à parcourir le monde afin de donner des conférences sur le sujet. Quand la famille retourne à New York en avril 1922, toute la presse les attend, mais c’est aussi pour les railler. John Francis Hylan (1868-1936, maire de 1918 à 1925), le maire de New York, n’hésite pas à dénigrer Doyle en public. Malgré toutes ses qualités, on voit en lui un personnage dogmatique s’accordant mal avec son héros.

En 1922, il publie The Coming of the Fairies où il affirme que les fées et les elfes existent vraiment sur la base du spiritisme. S’il prétend détenir la vérité, le public ne le suit pas et c’est un échec. Doyle publie son autobiographie en 1924, Memories et Adventures, réédité en 1930 avec des additions. En 1925, il voyage à Paris officiellement comme président du deuxième congrès international du spiritisme. En février 1925 (après 10 ans d’absence littéraire), il termine un roman, The Land of Mist, largement inspiré par le spiritisme. En 1926, il publie une Histoire du Spiritisme en deux volumes. Sans doute l’idée du spiritisme est que la mort n’est pas à craindre puisqu’elle n’est qu’un passage d’un état à un autre.

Doit-on en conclure une aversion originelle de l’auteur pour la mort ? D’abord son choix pour la médecine fait penser à l’idée de combattre la mort. Ensuite, la création d’un héros dont l’intelligence défie en quelque sorte la mort en lui donnant une explication rationnelle aussi confuse soit sa cause. Enfin son intérêt d’abord peu marqué, puis de plus en plus profond pour le spiritisme au point d’occuper l’essentiel de ses réflexions. La pensée de Doyle orientée sur une conquête de la mort apparaît dès lors comme une évidence. Son roman The Lost World n’est-il pas une façon de montrer que ce que l’on croit disparu à tout jamais ne l’est pas vraiment ?

Alors que Doyle est en train de sombrer dans des délires sans suite, la relève est prise par Agatha Christie, née Agatha Mary Clarissa Miller (1890-1976). Durant la grande guerre, alors qu’elle travaille comme infirmière bénévole, durant le peu de temps libre qu’elle a pendant l’année 1917, elle écrit son premier roman policier, La Mystérieuse Affaire de Styles, The Mysterious Affair at Styles, publié en 1920. Un nouvel héros apparaît Hercule Poirot. Mais c’est en 1926, avec la publication de son septième roman, Le Meurtre de Roger Ackroyd, The Murder of Roger Ackroyd, que l’écrivaine devient une figure majeure dans le roman policier. En décembre de cette année, à la suite de la mort de sa mère, elle disparaît mystérieusement. Elle fait la Une du Times de Londres, The Missing Woman Novelist. Elle est retrouvée 10 jours plus tard dans un hôtel à Harrogate.

Conan Doyle a décidé de résoudre l’énigme Agatha Christie par le spiritisme qui est, à ses yeux, le meilleur moyen de résoudre les énigmes. On est très loin de Sherlock Holmes. Doyle obtient un gant d’Agatha et demande à un médium de chercher alors que tout le monde pense que la dame est morte. Madame Christie est retrouvée sans l’aide du spiritisme, mais elle a perdu toute mémoire. L’énigme n’a jamais été résolue, mais Doyle ne semble pas décontenancé par son nouvel échec.

En 1927, l'idée de fin de monde est dans l'air dans le monde du spiritisme. Doyle est persuadé que le monde va être secoué de tremblements de terre, de raz de marée et que tout sera englouti en un instant. De ce terrible chaos doit surgir une nouvelle ère, Il écrit un pamphlet, A Warning, où il affirme ses craintes même s'il n'y expose pas directement sa théorie de fin du monde. Pour lui Armageddon est pour 1928. Il reste malgré tout ouvert aux dernières nouveautés de ce monde. Il mène une série de conférences en Afrique en novembre 1928.

En 1929, un feu détruit en partie sa maison. Il est persuadé qu'un nuage psychique en est la cause. Son goût pour le spiritisme lui a attiré de nombreux détracteurs, même vis-à-vis certains spirites dont il a mis en question les pouvoirs. Il subit une première attaque cardiaque qui le laisse très faible. Il meurt le lundi 7 juillet 1930 à 71 ans. Il est inhumé le 11 juillet dans le jardin de Windleshan à Crowborough. Dans une interview qu'il donne chez lui, quelques jours avant sas mort à un reporter, il ne mentionne pas une seule fois Sherlock Holmes. Hercule Poirot et Miss Marple ne sont encore qu’à l’orée de leur succès.

Sur sa tombe est gravé l'épitaphe :

Steel True

Blade Straight

Arthur Conan Doyle

Knight

Patriot, Physician & Man of Letters

Par sherlock7254
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Lundi 16 mai 2011 1 16 /05 /Mai /2011 18:57

A Study of Scarlet, le premier roman de Sherlock Holmes n’est pas un succès. Terminé en avril 1886, il n’est pas publié avant novembre 1887 dans le magasine Beeton’s Christmas Annual. Il rapporte 25£ à son auteur. Lors d’un dîner organisé par le Lippincott’s Monthly Magazine (publié à Philadelphia de 1868 à 1915), son éditeur par J. M. Stoddart invite Oscar Wilde et Conan Doyle à écrire de nouveaux textes. C’est ainsi que voit le jour le deuxième roman, The Sign of Four, qu’il écrit en six semaines.

À partir de 1890, installé à Londres, il commence à rédiger douze nouvelles qui forment The Adventures of Sherlock Holmes. Il rencontre le succès en juillet 1891 grâce à la publication des nouvelles dans The Strand Magazine, illustrées par Sidney Paget qui donne à Sherlock Holmes une apparence quasi définitive. Cette première édition compte 10 000 exemplaires, comme publication luxueuse du Strand Magazine. L’auteur connaît alors la célébrité.

En 1892, il commence à écrire onze aventures qui deviennent The Memoirs of Sherlock Holmes pour le Strand Magazine. La dernière, The Final Problem, publiée durant l’hiver 1893, voit la mort du détective. Ce n’est pas avant 1901, sous une incroyable pression que Doyle se voit obligé de redonner vie à son héros dans le troisième roman, The Hound of the Baskervilles. Désormais le personnage fait partie de l’imaginaire de très nombreux admirateurs et ça ne s’arrêtera jamais.

En 1903, Doyle se voit recevoir la somme de 45 000 $ pour écrire 13 nouvelles éditées sous le titre The Return of Sherlock Holmes. À partir de 1908, il commence à écrire huit nouvelles qui ne seront pas éditées avant 1917 sous le titre, The Last Bow. En 1915, parait le dernier des quatre romans, The Valley of Fear. De 1921 à 1927, paraissent les douze dernières nouvelles éditées sous le titre The Case-Book of Sherlock Holmes, mais dont la facture a perdu beaucoup de ses qualités.

La première affaire du jeune détective est relatée dans The Gloria Scott. Elle est datée en 1873. Il abandonne le métier officiellement début 1904 (il a 50 ans) après l’affaire The Creeping Man, mais, à l’orée de la première guerre mondiale, il reprend du service pour une toute dernière affaire, His Last Bow, en 1914. La vie professionnelle de Sherlock s’étale sur 41 ans. Scotland Yard utilise un programme spécialement conçu pour aider à la résolution de crimes portant le nom HOLMES (Home Office Large Major Enquiry Service).

Le père Ronald A. Knox (1888-1957), ecclésiastique anglais, dans ses Études sur la littérature de Sherlock Holmes, « Studies in the Literature of Sherlock Holmes », publié chez Oxford University en 1912, ouvre le bal de la frénésie homésienne des commentaires. Auteur de romans policiers, il propose les « dix règles d'or du roman policier », Knox’s Decalogue, « Décalogue de Knox », établi avec une bonne part d’humour pour se moquer du genre et qui ne sont pas sans contredire les récits de Conan Doyle.

Le criminel doit être mentionné dès le début de l’histoire, bien entendu sans souligner l’importance du personnage dans son dénouement. Conan Doyle ne présente jamais l’éventuel coupable dès le début, nous le découvrons petit à petit à mesure que l’histoire que déroule. Même si l’énigme parait étrange, aucun phénomène surnaturel ne doit en être à l’origine. Le chien des Baskerville joue très bien sur l’effroi quasi surnaturel et l’explication finale toute matérialiste et logique. Il faut rester simple. La complexification est apparente, la réalité une fois expliquée est évidente. Le détective découvre la solution par son travail. Le pur hasard ne peut lui venir en aide même si provoquer la chance fait partie de l’enquête. En principe, le détective explique ce qu’il fait et ce qu’il découvre. Sherlock disparaît sans que l’on sache au juste ce qu’il fait. Il a déjà une amorce de solution, mais qu’il ne dévoile à personne, surtout pas au lecteur qui n’a aucun moyen de participer à l’enquête. Notre détective utilise de grosses ficelles. Les intrigues de Doyle valent par leur mystère, moins dans leur résolution.

Sherlock Holmes rationalise un monde apparemment irrationnel. Il pallie une raison défaillante face à l’horreur et l’incompréhension du crime. Il est une lumière dans un monde dont on craint qu’il ne sombre dans les ténèbres. Il évolue dans un monde obscur où le désordre semble s’installer en maître jusqu’à sombrer par des moyens rationnels sinon scientifiques démontant ce qui échappe à la raison humaine. En réalité, Sherlock navigue dans un monde de détails. Dès qu’on possède une vue d’ensemble du problème, tout s’éclaire. Aussi horrible soit-il, le crime ne remet pas en cause la société bourgeoise et son ordre. En pointant des détails insignifiants, le détective nous détourne du sens général de la société dont l’ordre rassurant nous échappe. Holmes est du côté de la morale bien pensante. Il n’y a aucune critique sociale chez lui.

Les Baker Street Irregulars, la première société Sherlock Holmes, est fondée à New York en 1933 par le journaliste romancier Christopher Morley (1890-1957). Dans le canon, les Baker Street Irregulars sont des bandes de gamins traînant dans les rues de Londres que Holmes utilisent pour obtenir des informations. Société fermée, un test, établi en 1934, est requis pour devenir membre qu’on ne peut passer que sur invitation. La vie de la Société est centrée autour d’un dîner annuel à Manhattan le 6 janvier, la date supposée de naissance du détective. La première réunion officielle se tient dans la soirée du 3 juin 1934. Le but affiché de la Société est l’étude de l’ensemble des textes du canon, à savoir les 60 histoires.

The Sherlock Holmes Society of London est créée le mardi 20 janvier 1951. Le Japon possède The Japan Sherlock Holmes Club, créé en 1958, connu pour avoir érigé la première statue grandeur vivante du détective. Sherlock est apparu au Japon dans un magasine en 1894. Son succès immédiat n’a jamais démérité. Le club compte plus de 1200 membres. Toutes ces sociétés partagent la même optique, Sherlock Holmes est un personnage authentique, Watson son biographe et Conan Doyle son agent littéraire. Tout est fait pour tenter de donner vie au personnage. Elles se donnent donc pour mission d’inscrire notre héros dans l’histoire ce qui est rendu possible grâce à la précision des romans. Toute erreur, et il y en a beaucoup, est perçue comme une faute de Watson dont la mémoire n’est pas toujours rigoureuse, mais aussi parce qu'il a le souci de protéger la vie privée des gens (personnages). Ce qui était une corvée pour Doyle devient la mission première des holmésiens.

Edmund Wilson (1895-1972), écrivain américain et journaliste, démonte le culte de Sherlock Holmes comme puéril dans un essai de 1945. Si ses raisons sont fondées sur une analyse littéraire, son essai ne trouve qu’un écho des plus modérés.

The Seven Per Cent Solution, Being a Reprint from the Reminiscences of John H. Watson (d’après un prétendu document perdu de Watson), une nouvelle écrite par Nicholas Meyer (né en 1945), dont un film est adapté en 1976 par Herbert Ross (1927-2001), connaît un énorme succès commercial. Watson, pour guérir Sherlock de son addiction à la cocaïne, l’emmène à Vienne pour rencontrer le docteur Freud. Holmes est présenté comme un drogué dépassé par la situation et se faisant remettre à sa place par un Freud triomphant.

Naked is the Best Disguise: The Death and Resurrection of Sherlock Holmes, un livre écrit par Samuel Rosenberg (1912-1996), publié en 1974, confronte Sherlock Holmes avec des écrivains célèbres et le présente comme un digne représentant de la morale victorienne.

Le colonel Henri Mutrux (1906-1992), chef de la police de Lausanne de 1947 à 1960, publie en 1977, Sherlock Holmes, Le roi des tricheurs, où il s’ingénie à démystifier le détective. Cet auteur n’a pas tort, selon les critères de la police scientifique moderne, la méthode de Sherlock Holmes fait effectivement figure d’amateurisme. D’autre part, les notions présentées de criminologie sont plus littéraires que pertinentes.

Certes Sherlock use de logique et possède des notions indispensables de médecine, mais les situations dans lesquelles il évolue sont bâties autour du personnage pour le mettre en valeur. Il n’empêche que cette artificialité n’exclue aucunement la fascination qu’exerce le mythe qui s’y développe sans doute mieux que si le personnage était confronté à une véritable affaire criminelle nécessitant une investigation poussée où il disparaîtrait sous un grand nombre de faits nécessitant plus d’un personnage pour leur solution. Tout n’est ainsi que prétexte.

Le but de Conan Doyle est de produire une littérature dont il espère le succès. Il s’inspire du principe d’une enquête policière alors à la mode dont le héros est une espèce de clinicien du mal. Doyle s’identifie à Sherlock, mais il mesure la distance entre lui et son personnage en lui donnant la perspective d’un Watson. Le vrai représentant de la science n’est pas Sherlock, mais Watson, mais il manque à ce dernier une dimension policière que lui confère Sherlock. Sherlock ne peut exister sans Watson et celui-ci en révélant un héros se hisse à son niveau. Sherlock est la dimension imaginaire de Conan alors que Watson en est la dimension réaliste sans laquelle Sherlock reste une énigme plus indéchiffrable que celles auxquelles le confrontent ses enquêtes.

Sherlock Holmes est universellement vu comme un parangon de logique, de justice et d’honneur. Il concentre l’idéal de la masculinité, intelligence, perspicacité et force dévouées à la défense des faibles. En fait, le détective, héros de la morale victorienne appartient à une autre époque, le passé romantique du héros masculin. La réalité est on ne peut plus noire, exemple, cette effrayante misère régnant dans les rues de Londres et des criminels d’une trempe inouïe comme Jack the Ripper. Doyle, conscient de l’archaïsme de son héros, tient à s’en débarrasser.

Ce n’est plus si simple. Conan Doyle devient écrivain professionnel en 1891, mais en faisant éditer son héros dans The Strand Magazine, fondé par George Newnes (1851-1910) et son rédacteur en chef de 1891 à 1910, au moment même, en mai 1891, où il décide de tuer son héros dans sa nouvelle The Final Problem (publié en 1893). Il est satisfait faire disparaître cet encombrant personnage. Il ne sait pas à quelle furie il s’expose de la part de ses admirateurs déjà nombreux. C’est un tollé général qui fait qu’il finit par lui redonner vie, non sans rechigner. Il le fait non pour sa gloire personnelle ou par souci de ses lecteurs, mais par intérêt financier. Sherlock est devenu un gagne-pain qu’il serait fou de négliger. Officiellement, il réapparaît en 1894. Trois ans d’absence qu’il a occupé en voyageant en Perse, au Tibet et en France (Adventure of the Empty House) ce qui est pour le moins étrange d’autant plus qu’il n’en donne aucune raison, lui l’homme de la raison absolue. Pour se venger, l’auteur va placer notre héros dans des situations impossibles. Mais miracle, au lieu de le dévaloriser, ces situations le mettent encore plus en valeur.

Sherlock est bâti sur un malentendu. Un héros prenant les allures d’un mythe, mais renié par son créateur qui ne lui concède pas la valeur littéraire à laquelle il aspire. Des intrigues somme toute assez rudimentaires, mais constituant un terreau intarissable pour son personnage. On imagine la surprise de l’auteur, il met le doigt sur un succès inespéré, mais ce n’est pas celui auquel il prétend. La joie immense du succès, mais pour une œuvre secondaire à ses yeux.

L’incroyable succès de Conan Doyle est d’avoir créé un personnage littéraire qui est devenu réel aux yeux de ses admirateurs. Peu de héros peuvent prétendre à un tel destin. Que des admirateurs aient acheté un appartement au 221B Baker Street pour l’aménager soigneusement selon la plus grande vraisemblance est unique dans les annales. Ce qui n’était pour son auteur qu’une caricature trouve une existence qui se renforce avec le temps. La plus grande réussite littéraire de tous les temps est ressenti comme un échec cuisant.

La première pièce de théâtre, Under the Clock, écrite par Arthur Seymour Hicks (1871-1949), est jouée en 1893. Le détective est interpété par Charles Hallam Elton Brookfield (1857-1913). Fort de son succès, Conan Doyle réalise une pièce de théâtre, Sherlock Holmes, tirée d’une nouvelle (écrite en 1892), The Speckled Band publiée dans The Adventures of Sherlock Holmes, jouée à Londres en juin 1899. Il n’a pas choisi cette histoire au hasard, elle est selon lui, sa meilleure. C’est un triomphe dont l’auteur est le premier surpris, prouvant ainsi combien il n’est pas conscient de la teneur exceptionnelle de son héros. La pièce est jouée cinq mois avant d’être présentée à New York. Le héros est interprété par l’acteur américain William Gillette (1853-1937) qui joue le rôle 1300 fois. C’est lui qui introduit la pipe recourbée plus facile à maintenir en bouche en parlant.

Il y a quelque chose d’unique dans Sherlock Holmes en dehors des pâles copies qui en ont été faites par la suite. Il n’appartient à aucune famille. Tout le monde peut s’approprier le personnage, même si chacun se fait sa petite idée de lui. Holmes est un personnage authentique aux yeux de tous. Watson est plus accessible au commun des mortels. C’est une espèce de monsieur tout le monde, du moins confronté à son ami détective.

Si l’intrigue est généralement assez pauvre, l’histoire est solidement construite. Elle reste crédible d’un bout à l’autre dans une atmosphère savoureusement romantique. Le drame est mené de façon cohérente et alerte. On ne s’ennuie jamais. Le plaisir reste intact du début jusqu’à la fin non seulement de l’histoire, mais de l’ensemble des histoires du canon holmésien. Si Sherlock rencontre un succès populaire, une intelligentsia ne s’est pas gênée pour le dénigrer en l’accusant de littérature vénale dans la mesure où Conan Doyle n’y place aucune critique sociale ni d’aucune sorte. Avec le recul, cette absence de critique est ce qui sert le mieux les romans puisqu’on plonge sans retenue dans la période fascinante de la fin de l’ère victorienne. La pauvreté endémique, les crises économiques, les problèmes identitaires, le malaise d’une civilisation en déclin, tout cela est balayé par la platitude du récit. Quoiqu’il en soit, ces critiques acerbes ont dû marquer le jeune écrivain, accroissant son ressentiment à l’égard de son héros.

Sherlock a engendré une littérature qui n’a pas fini de laisser dévoiler sa richesse grâce non seulement à des imitateurs, mais aussi à de réels créateurs. Cela dit, on peut dire que le plaisir qu’on trouve à la lecture de Conan Doyle, on le retrouve moins dans des textes pourtant bien construits avec une intrigue palpitante. On entre facilement dans l’univers de Sherlock, on en sort difficilement. Le côté chevaleresque flatte l’ego. Sherlock Holmes est un merveilleux point d’appui pour parler de soi.

Un grand écrivain aurait donné une dimension plus chaotique à son héros, plus paradoxale et contradictoire. Conan Doyle, conscient des défauts de son héros, s’aperçoit que son succès repose sur une simplification de la vie. Plus un personnage est complexe, plus il entraîne des réactions diverses. Avec un personnage simple, une certaine unanimité se fait jour très vite. Toutes les questions que l’on se pose à propos de Sherlock sont évidentes et universelles. On peut même facilement en imaginer des réponses même si elles divergent selon la sensibilité de chacun. On s’identifie aisément à ce héros et on peut le faire vivre à sa guise.

Il y a donc tout lieu d’être exigeant sinon à son égard, du moins à l’histoire qui le met œuvre. Personne ne songe à remettre en cause la psychologie de Roméo ou de Rastignac, en revanche, pour Sherlock, c’est continuel. Forcément, le personnage révèle une telle intimité que l’on se sent dans l’obligation de s’y identifier et de convenir que tel ou tel jugement est inapproprié exactement comme on juge les personnes qui nous entourent. Il y a tellement d’invraisemblances dans les romans de Conan Doyle que l’on pourrait réécrire toutes les histoires pour en corriger les inexactitudes qui ne nuisent pourtant presque pas à la lecture.

Sherlock est d’abord un mystère et tout logique qu’il soit, c’est dans ses illogismes que se trouve son charme, c'est-à-dire ce qui le rend tellement humain. Quand il prétend, paraphrasant Gustave Flaubert, « l’homme, c’est rien, l’œuvre, c’est tout (The Red-Headed Ligue) », il n’est pas loin de se décrire comme une espèce de machine à penser. En d’autres termes, un être sur lequel les vicissitudes de la vie n’ont pas de prise. Dans le réel, le mérite s’acquiert par un long et pénible travail. Chez lui, il tombe du ciel.

Par sherlock7254
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Dimanche 27 mars 2011 7 27 /03 /Mars /2011 20:43

L’avocat anglais dont la famille a émigré en Australie, Fergusson Wright Hume, Fergus Hume (1859-1932), publie en 1886 une nouvelle policière à la façon d’Émile Gaboriau, The Mystery of a Hansom Cab, qui obtient un succès considérable. Un inspecteur de police, Gorby, trouve la solution d’un meurtre survenu dans un fiacre grâce à une réflexion utilisant un savoir médical pertinent (assassinat par chloroforme ayant provoqué une rupture d’anévrisme). Le succès du livre, mais aussi ses références médicales ont sûrement déterminé Conan Doyle à écrire sa nouvelle, A Study in Scarlet. Holmes fait preuve d’incontestables connaissances médicales qui l’aident dans la résolution des énigmes.

Les secrets médicaux aident à révéler la nature d’un crime. Déjà les Romains pratiquaient une autopsie afin de déterminer la cause d’une mort. En Angleterre, cette pratique est connue dès le XIè siècle. En France, elle n’est pas appliquée avant le XVIè siècle, mais c’est sous le règne de Henri IV qu’elle se généralise par la création d’un corps de médecins expert en la matière (institution officielle du chirurgien légiste en 1670). L’italien Paolo Zacchias (1584-1659), médecin du pape, fonde la médecine légale moderne dans un traité, Quaestiones medico-legales, paru entre 1621 et 1635. Un article sur la médecine légale paraît dans le Supplément de l’Encyclopédie de 1777 sous la plume de Jean Lafosse (1742-1775). Le rapport entre enquête policière et médecine n’est pas une nouveauté.

Le détective apparaît à bien des égards comme un diagnosticien. Observation, analyse et déduction en sont les qualités principales. « To be able to recognize out a number of facts which are incidental and which are vital (The Reigate Squires) ». De nombreux auteurs ont remarqué le rapport entre les méthodes déductives de Holmes et celles d’un médecin ce qui est évident pour un auteur qui en exerçait la profession. Le crime est une maladie sociale.

Médecine et police commencent sur une même réalité, sinon un corps mort, au moins un corps malade. La médecine tire des généralités un tant soit peu scientifiques sur la mort, le détective opère souvent les mêmes généralités qui peuvent lui servir pour une affaire suivante. La médecine se veut universelle, le crime est individuel, mais il débouche sur une universalité de la nature humaine. La cause de la mort médicale comme de la mort criminelle est un mal. La médecine n’est pas la science qu’elle prétend être, mais un art, le métier de détective amène à la même conclusion quand il prétend s’entourer d’équations toutes plus savantes les unes que les autres. La science aide la médecine, mais elle n’en est pas la finalité, ainsi en va-t-il du crime faisant appel à une analyse scientifique, mais se terminant en art.

Doyle est un médecin, Sherlock un détective, les deux ont germé l’un dans l’esprit de l’autre. La dimension du détective est constamment mise en valeur par le médecin Watson. Il existe certaines similarités évidentes entre Watson et Doyle qui font penser à son rapport avec son maître Joseph Bell. Le mythe est à la fois une singularité unique et une universalité dans laquelle chacun accepte de se reconnaître. On s’identifie au mythe parce qu'on le croit unique. À la fois, le mythe va à l’encontre du lieu commun et le renouvelle allègrement. La guérison est un mythe. On croit vaincre un mal, il prend une nouvelle forme et vient un moment où l’on doit mourir. L’enquête policière résout un crime, mais celui-ci fleurit sans cesse en se nourrissant de ses solutions.

Saisir les détails environnementaux et culturels grâce à l’observation et à l’interrogation est une constante dans l’approche homésienne. Néanmoins, jamais Conan Doyle n’avoue le rapprochement. Il admet cependant que son modèle intellectuel pour le détective est le docteur Joseph Bell (1837-1911). Conan Doyle l’écrit à son ancien professeur, « You are yourself Sherlock Holmes ». Bell est son professeur de chirurgie à l’université de médecine d’Edinburgh d’où Doyle sort diplômé en 1885. Sous-entendu, Conan Doyle est Sherlock Holmes donc le digne continuateur du grand professeur dont le physique n’est pas sans ressembler à celui du professeur, des yeux perçants, un nez d’aigle, des traits anguleux et frappants. Quand il examine un patient, il observe non seulement l’aspect médical, mais également s’arrête sur son aspect social et sa personnalité.

Le médecin personnel de Napoléon, Jean Nicolas Corvisart (1755-1821), était réputé pour une investigation similaire à l’égard de ses patients. Une autre référence, le professeur William Arbuthnot (1856-1943) réputé pour ses diagnostiques infaillibles grâce à une capacité déductive impressionnante. Holmes est le nom du docteur Oliver Wendell Holmes (1809-1894), médecin et essayiste américain pour lequel l’étudiant avait une admiration connue. Comme ce n’est pas un nom fréquent on admet que Doyle a emprunté son nom pour son héros. C’est un nom irlandais comme Doyle. Holmes est né durant ses années de médecine. Rien de surprenant que les références médicales soient présentes dans les écrits de l’auteur.

Le souci d’une observation précise n’est pas nouveau, que l’on pense à Gargantua la plaçant à la base de son enseignement pour le jeune Pantagruel. Si l’observation médicale est sans conteste de première importance, la littérature va au-delà de ces insuffisantes superficialités. Les méthodes inductives, déductives et abductives sont poussées à un tel point qu’elles en deviennent absurdes. Doyle est conscient de ses faiblesses, alors il brode et ça le gêne.

« Keep your doubts to yourself and give the patient the benefit of your decision (Oliver Wendell Holmes) ». Son homonyme littéraire ne dit pas mieux. Dans l’angoisse de la maladie, il faut donner l’impression de ses certitudes, pas de ses doutes, c’est une évidence. Mais mettre en doute ses propres méthodes est un moyen de les perfectionner. Si le mal est universel, chaque patient est unique, chaque criminel est unique et même s’il utilise des moyens connus, il le fait selon sa personnalité qui peut dérouter l’enquêteur et le résultat de son enquête qui est un perpétuel recommencement. De même, chaque victime est unique.

L’activité médicale du médecin Conan Doyle a duré 15 ans. Elle ne lui a pas procuré la satisfaction escomptée. Néanmoins toute sa vie, il sera fier de son titre. « The title I value most is that of doctor » écrit-il dans une lettre à sa mère. Ses études de médecine durent d’octobre 1876 à août 1881, à l’âge de 22 ans (il doit travailler pour payer une partie de ses études, son père faisant de nombreuses cures de convalescence du fait de son alcoolisme). C’est durant les cours de chirurgie qu’il découvre Joseph Bell. L’université d’Edinburgh est alors fameuse. Médecine est une profession prisée. Sa pratique médicale commence en septembre 1881 et se termine en juin 1891 où Doyle choisit de se consacrer à la seule littérature.

Comme il ne dispose pas de suffisamment d’argent pour s’installer en tant que médecin il exerce dans une compagnie de navigation africaine d’octobre 1881 à janvier 1882. À son retour, il s’installe à Southsea, Portsmouth, une ville de villégiature avec beaucoup d’hôtels. Il s’intéresse très vite à la littérature. Il est secrétaire de la Société littéraire et scientifique de Portsmouth. Il fait ses débuts littéraires en 1884. Sherlock Holmes naît en mars et avril 1886. Il quitte Southsea en décembre 1890.

Après un séjour à Vienne pour étudier l’ophtalmologie, il s’installe à Londres en mars 1891. Il occupe quelques mois un poste dans un hôpital spécialisé dans les yeux. Grâce à l’argent reçu pour ses œuvres littéraires, il décide d’abandonner la médecine. Sa dernière expérience médicale a lieu d’avril à juillet 1900, où, en bon patriote, il est médecin volontaire durant la guerre des Boers en Afrique du Sud. Deux mois plus tard, il publie The Great Boer War. Mais son écrit le plus important sur la question est The War in South Africa, its Cause and Conduct, publié en 1902 qui obtient un grand succès, ce qui lui vaut le titre de Chevalier, le 6 août 1902, où il évoque amplement les problèmes médicaux rencontrés.

Selon son fils Adrian, Doyle est réputé pour ses dons d’observation. L’écrivain est conscient de bien des inerties de la vie publique anglaise et Sherlock, personnage qu’il veut populaire, est d’abord une réaction positive contre cette inertie de la bureaucratie. La société étant malade, Sherlock en est, en quelque sorte, le médecin. Malgré l’énorme succès de Sherlock, Doyle n’a vu en lui qu’une espèce de monstre l’éloignant de sa vocation littéraire. L’auteur n’hésite pas à parler de son héros comme de sa marionnette. Il voit en lui un enfant de ses études médicales alors que ses ambitions littéraires vont au-delà.

Sherlock Holmes apparaît froid, excentrique, cynique et intelligent. S’il est plutôt social, on sent un caractère renfermé et peu affable. Il n’explique pas ce qu’il fait, mais il prend son temps pour démonter le mécanisme du problème qu’il a résolu. Il n’y a rien du médecin chez lui, il ne cherche pas à soulager un malade, mais à s’attaquer à son mal par quelque moyen que ce soit. Il entretient le mystère aussi longtemps qu’il le peut pour amener la révélation finale qui met en lumière non seulement le mystère, mais lui-même.

Holmes possède des connaissances en anatomie, chimie (avec des erreurs notées par des chimistes professionnels), génétique (il reconnaît les membres d’une famille), mais des petites connaissances qui ne peuvent l’apparenter à un praticien. Des médecins sont acteurs dans plusieurs aventures. C’est dans l’énumération des maladies et de certains médicaments (pouvant devenir des poisons) qu’on reconnaît la patte du docteur. Conan Doyle devait connaître les travaux du toxicologue Robert Christison (1797-1882), grand spécialiste des poisons ayant offert ses services à la police. Dans A Study in Scarlet, Holmes est capable de noter l’ancienne blessure de Watson faite en Afghanistan par une balle reçue dans l’épaule (laissant le bras gauche pendre de façon non naturelle). Les descriptions médicales des crimes sont pour beaucoup dans la crédibilité des textes.

Comme cela est connu, Holmes utilise des seringues hypodermiques de cocaïne pour son propre usage suite à une addiction (cette méthode, connue depuis 1853, n’est utilisée que depuis 1891, prouve que Doyle est au courant de cette pratique et de ses méfaits fort peu connus à l’époque). Malgré une force physique exceptionnelle, Holmes est décrit comme neurasthénique. Il a besoin de stimulants quand il s’ennuie. Il est gros fumeur. Le tabac est considéré comme un stimulant notamment intellectuel. Watson lui fait la remarque qu’il fume trop, mais sans en décrire le danger. La médecine de l’époque connaît les effets de la palpitation du cœur et du danger cardiaque, mais sans réelle alarme. La science aide l’esprit à dénouer les nœuds, elle ne substitue jamais à lui.

Le chloroforme est utilisé pour la première fois en 1847 comme anesthésique. Son usage criminel est répertorié au début des années 1850. Il est signalé trois fois dans le canon. Le curare n’est un poison mortel qu’injecté dans le sang. Avalé, il reste sans effet. Son usage médical de relaxant musculaire n’est pas connu avant 1930. Holmes reconnaît l’utilisation d’un poison en observant un mort. L’empreinte n’est utilisée qu’une seule fois par Lestrade dans tout le canon. Le relevé d’empreinte (officiellement mis en pratique par Scotland Yard en 1901) n’appartient pas à la méthode déductive du détective même s’il est au courant de l’aspect unique de chaque empreinte digitale. Alors que l’étude du sang est un élément déterminant d’une enquête, elle n’est signalée dans aucune des aventures sans doute pour ne pas nuire à la capacité de déduction du détective.

Patrick Heron Watson (1832-1907) obtient son diplôme de médecin en 1853. Il est chirurgien militaire durant la Guerre de Crimée. Alors en poste à l’université d’Edinburgh, Joseph Bell devient son assistant en 1865. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce médecin et le personnage du docteur Watson.

La vie est un mystère. La raison identifie des effets et des conséquences auxquels elle donne des causes. Un mystère aussi grand qu’une maladie qui nous accable a une cause qu’on peut sinon guérir, au moins soulager. Le crime est une maladie, Sherlock n’est pas son remède, mais le moyen de le trouver. Il est un médecin social. Mais, aux yeux de son auteur, Sherlock échoue dans sa tentative, ce qui explique pourquoi il désire se débarrasser de ce héros qui ne lui convient pas. S’il y a incontestablement du médecin en son héros, il échoue à en être un. Si Sherlock résout un problème, le problème ne fait juste que se déplacer sur un autre cas. Le détective fait du ping-pong avec le crime sans en apporter aucune guérison. Pour l’écrivain, n’est-ce pas un aveu plus général de l’échec de la médecine pour guérir le mal du monde ?

Si Conan Doyle a défendu la vivisection comme un moyen d’approfondir la technique médicale, c’est peut-être elle qui manque le plus aux romans de Sherlock Holmes, tout y est trop artificiel. Les personnages manquent de profondeur, la méthode du détective reste superficielle, l’intrigue est à peine esquissée. Le mythe est là, mais il évolue dans un univers simpliste où tout se transforme en devinettes. La vie, même celle d’un héros littéraire, ne peut se cantonner à la résolution d’arcanes. Que peut donc arrêter Conan Doyle, le manque de mystère ou ce besoin de le laisser intact pour que le corps malade puisse développer son excroissance littéraire ?

Par sherlock7254.over-blog.com
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